AccueilActivitésArchives2016Cosa mentale, Art et télépathie au XXème siècle, Compte rendu par Marie-Annick Gervais-Zaninger.

Cosa mentale, Art et télépathie au XXème siècle, Compte rendu par Marie-Annick Gervais-Zaninger.

Exposition au Centre Pompidou-Metz - 28.10.15 - 28.03.16

Page publiée le 1er mars 2016, mise à jour le 12 mars 2016

Pascal Rousseau le commissaire de l’exposition, La grande originalité de cette exposition dont Pascal Rousseau, professeur en histoire de l’art à l’université Paris I Sorbonne, spécialiste des avant-gardes, est le commissaire, est de s’interroger sur un concept qu’on pourrait croire daté et obsolète en ce début de XXIe siècle où prolifèrent les technologies de communication et de transmission, où la médiation des écrans remplace de plus en plus dangereusement le face-à-face par lequel s’effectue toute rencontre humaine véritable : la télépathie.

Mais, précisément, comme le souligne Pascal Rousseau dans le catalogue passionnant qui accompagne et prolonge l’exposition, on observe un « contraste saisissant entre la performance accrue des télécommunications et leur incapacité à créer du lien » (p. 271). Nos contemporains sont « hyper-connectés » les uns aux autres par le biais de leurs ordinateurs et autres écrans, mais la distance entre les êtres n’en est pas pour autant réduite, et l’accès à la connaissance en profondeur de l’autre n’en est pas pour autant assurée.

C’est pourquoi, aux yeux de Pascal Rousseau, « le contact télépathique reste plus que jamais d’actualité à l’ère des interfaces machine/cerveau et de l’internet, de la mise en réseau des infonautes et du développement de la connaissance partagée. » (p. 270-271)

Cette thèse est étayée par un parcours chronologique qui retrace l’histoire de ce « fantasme » ou cette « utopie » d’une transmission directe de la pensée et des affects d’un individu à l’autre, communication d’esprit à esprit, hors des moyens d’échange sensoriels et des pratiques langagières. Comment savoir ce qu’une personne « a dans la tête », comment abolir la distance entre les personnes ? L’exposition retrace, non sans humour, en particulier à travers des films du début du XXe siècle qui mettent en scène des moyens farfelus d’exploration des pensées de l’autre ou de traitement des dysfonctionnements de son cerveau, la diversité des hypothèses formulées, à grand renfort de néologismes, pour expliquer la transmission des énergies, des fluides et des pensées ou le « transfert psychique » (selon l’expression d’Alfred Binet, l’un des grands représentants de la psychologie expérimentale). Car, on le voit bien par cette dernière référence, la télépathie n’est pas l’apanage des charlatans en tous genres : la science et la médecine s’y intéressent, sur un mode qui annonce l’essor actuel des neurosciences, l’exploration du fonctionnement du cerveau humain n’ayant cessé de stimuler savants, philosophes, médecins ou artistes. L’intérêt de la notion de télépathie est, en ce sens, de favoriser les croisements entre plusieurs disciplines du savoir, telles la neurologie, la psychologie ou la psychanalyse (pour laquelle la notion de « transfert » est si importante), ou pratiques (magnétisme, spiritisme et occultisme par exemple), comme entre les différentes pratiques artistiques, l’exposition proposant au visiteur de découvrir à la fois des peintures, dessins, sculptures, mais aussi des photographies, vidéos, films et installations.

Comme le montre la réunion d’œuvres de grands artistes de la modernité, d’Edvard Munch à Vassily Kandinsky ou Frantisek Kupka, de Joan Miró à Sigmar Polke, la télépathie a passionné les avant-gardes du XXe siècle qui ont cru à un « devenir télépathique de l’art », que l’on peut définir comme une nouvelle forme de relation entre l’artiste et le spectateur, mais aussi entre les artistes eux-mêmes. « Ce hors champ de la connaissance, note Pascal Rousseau, motive les artistes dans leur volonté d’expérimenter des modalités alternatives de relations et de présence, au-delà des remises en cause des codes formels de représentation. » (p. 22)

La télépathie, sur les chemins de laquelle nous engage Pascal Rousseau dans cette passionnante exposition, rejoint au fond l’essor actuel des neurosciences qui ne cessent de découvrir la prodigieuse complexité du système nerveux. Et notre intérêt pour la télépathie, entre fascination et réticence, s’explique par le désir d’explorer d’autres potentialités du cerveau humaine que celles dont font usage la pensée conceptuelle et le langage articulé, mais aussi d’autres modes de relation aux autres, afin de mieux comprendre ce qu’il en est de cette « alchimie de l’intersubjectivité » (p. 145) : rêve d’établir entre soi et l’autre ces « vases communicants » qu’André Breton appelait de ses vœux.

M.-A. G.-Z

Uli

Statue du Nord de la Nouvelle-Irlande, hauteur 125 cm.
Don d’Aube et Oona Elléouët

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