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Apollinaire, Le regard du poète, Comptes rendus par Christian Galantaris, Pierre de Montille

Page publiée le 2 juillet 2016, mise à jour le 19 juillet 2016

Apollinaire, Le regard du poète

Exposition au Musée de l’Orangerie, à Paris

6 avril-18 juillet 2016

Comptes rendus par Christian Galantaris, Pierre de Montille

« J’ Émerveille »

Exposition Apollinaire. Le regard du poète

À peine entré dans l’Orangerie, vous entendez le poète déclamer « Le Pont Mirabeau ». Cette voix d’outre-tombe timbrée d’une emphase mesurée est extrêmement émouvante, et lorsqu’il dit : « Vienne la nuit sonne l’heure // Les jours s’en vont je demeure » vous sentez — et vous ne tardez pas à vous en convaincre — qu’il demeure. Les 224 œuvres exposées passées pour la plupart sous ses yeux arrivent maintenant sous les nôtres. Vues à travers son regard elles nous le rendent très proche.

Beaucoup a été dit déjà sur l’œil de lynx d’Apollinaire, le premier à détecter les artistes majeurs du XXe siècle : Picasso, Matisse, Derain, Braque, Dufy, Léger, Rousseau, Chagall, Chirico… Il reste encore à découvrir sur ses relations avec le monde du livre et des arts graphiques. Sous ce rapport une infinité de documents très révélateurs — car négligés lors de l’exposition du cinquantenaire de la mort du poète en 1969 — se donnent à voir dans de discrètes vitrines plates en contrepoint aux grandes œuvres verticales accrochées au mur.

Les poètes et les artistes de ce temps-là ne pouvaient imaginer avec quelle ferveur seraient recueillis les moindres messages, les plus insignifiantes esquisses ou pochades émanant d’eux : Épreuves corrigées, menus, tracts, cartes postales, programmes, prières d’insérer, cartons d’invitation. Un exemple. Picasso à Rome ramasse une feuille de laurier, y inscrit quelques mots d’amitié et l’envoie à Apollinaire. Cet « éphémère » a néanmoins subsisté (Musée Picasso). Notons qu’il existe un profil lauré du poète par Picasso, également exposé.

Des fragments d’œuvres en gestation permettent de suivre les étapes de la création. Ainsi pour deux des premiers et des plus beaux livres de peintres du nouveau siècle : L’Enchanteur pourrissant (1909 ; bois de Derain), Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée (1911, bois de Dufy), des xylographies en épreuves d’état sont présentées avec pour le second des corrections de la main d’Apollinaire.

Autre révélation livrée par cette exposition : un projet d’illustration du Bestiaire par Picasso demeuré sans suite, soit un dessin et deux xylographies (esquisses d’animaux sur une même page : L’Aigle ; Le Poussin). [1] Apollinaire comme on l’a vu demandera finalement les bois à Raoul Dufy.

On notera parmi les dédicaces d’auteurs les plus significatives celles d’Apollinaire à Picasso sur les Onze mille verges (1907), en vers et en forme d’acrostiche ; à Cappiello sur Le Poète assassiné (1916), le peintre qui a orné la couverture de ce livre d’un impressionnant cavalier la tête ensanglantée (la peinture qui a servi de modèle, de grand format, est également exposée) ; de Vassily Kandinsky à Guillaume Apollinaire sur Du spirituel dans l’Art (1912, en allemand).

Incidemment, on regrettera que le projet d’ex-libris que Picasso envisageait pour Apollinaire ne se soit pas réalisé. Sans doute eût-il été accompagné de la devise que l’on prête au poète : « J’émerveille » (qui aurait pu servir de sous-titre à cette merveilleuse exposition).

De fabuleuses revues, même à faible diffusion, servent de porte-parole à l’avant-garde conduite par Apollinaire : Les Arts à Paris, Les Soirées de Paris, Les Marges, La Phalange, 391, Sic, L’Ymage. Mais curieusement l’on ne trouve pas mention du Festin d’Ésope, fondé par le poète en 1903 et dans laquelle il publiera des fragments de L’Enchanteur pourrissant.

Quelques reliures de Pierre Legrain, Paul Bonet, Pierre-Lucien Martin, Jean de Gonet sont signalées mais les deux plus touchantes, quoi que frustes dans leurs matériaux et leur exécution, sont l’une peinte par Sonia Delaunay sur Alcools (1913, envoi de l’auteur aux Delaunay), reliure en peau retournée offrant un portrait d’Apollinaire, l’autre peinte par Jean Metzinger sur Les Peintres cubistes, même année 1913, revêtue de toile et offrant aussi — peut-être — un portrait du poète. Dans ce genre il y a encore un carnet offert en 1908 par Picasso au poète où il y a également une tête peinte à la gouache sur la couverture cartonnée. À remarquer les portraits d’Apollinaire apparaissant en une galerie fantasmagorique — fauves, cubistes, figurés, défigurés, transfigurés — par ses amis peintres qui sont glorieusement Picasso, Marcoussis, Matisse, Chagall, Metzinger, Picabia, Vlaminck, Max Jacob, Marcel Duchamp, Marie Laurencin…

Avec un certain bonheur Apollinaire se met à la peinture et compose dessins, gouaches, lettres illustrées, calligrammes aquarellés… Un grand nombre de ceux-ci sont présents dans les vitrines comme pour justifier un court essai qu’il a audacieusement intitulé : « Et moi aussi je suis peintre ». La maquette de l’ouvrage prête à l’impression en 1914 ne verra le jour qu’en 1987 (daté 1985).

Il est réjouissant de découvrir dans leur version originelle éclatante des œuvres connues seulement par de grises et fades reproductions, telles que les 8 gouaches originales de Serge Férat pour Les Mamelles de Tirésias (1917), les 8 aquarelles de Nathalia Gontcharova, extraordinairement colorées et baroques, pour Le Coq d’or, opéra de Rimski Korsakov d’après le conte de Pouchkine (interdit à Moscou en 1909, créé à Paris en 1914).

Puisque la date limite de l’exposition est proche (18 juillet), il importe de dire qu’un catalogue-mémorial en conserve éloquemment la trace (in-4, 320 pages, 246 reproductions, notices par dix-sept spécialistes dont Étienne-Alain Hubert). La Bibliothèque littéraire Jacques Doucet a prêté une douzaine de pièces.

Christian Galantaris

A P O L L I N A I R E

au Musée de l’Orangerie

ce mercredi 22 Juin 2016

Entrer dans le royaume de la peinture du Musée de l’Orangerie, c’est aussi y découvrir l’exposition dédiée à Apollinaire.

L’émerveillement surgit aussitôt, également l’éblouissement au long de la démarche en visitant chaque travée. Dès l’entrée, curieusement, dans la nudité du mur s’éclate Juan Gris. « Cet homme dans un café » semble attendre un ami. Il précède toute l’exposition.

Les tableaux prestigieux, apposés sur les cimaises, éclairent les documents, les lettres, les livres exposés, confiés par nombre de grandes et célèbres bibliothèques.

Les sculptures de Zadkine ou de Stieglitz, les tableaux des costumes peints par Natalia Gontcharova – rappelant ceux des acteurs et actrices des ballets de Diaghilev - offrent une panoplie magnifique déployée pour les regards de chaque visiteur.

Albert Gleizes est en majesté. Plusieurs œuvres permettent de découvrir son talent, lui qui était un des premiers peintres vanté par les moines bénédictins de La Pierre-qui-Vire.

Découvrir Metzinger, le Douanier Rousseau, Derain dans sa magnificence, Picasso et tant d’autres.

Il faut aller lentement, prendre le temps de respirer l’œuvre, revenir sur ses pas ayant omis une lecture ou essayer de comprendre ce « trait » qui barre l’expression du visage. L’art nègre, l’art de la sculpture dans les compositions sur bois – peintes et ouvrant à la lumière - dans un Corinthe chatoyant, un cyan éblouissant.

La composition des salles, existantes en l’état ou créées pour cette exposition, allouait au visiteur le temps d’aller avec lenteur.

Apollinaire a ouvert par l’écriture le monde du « sur-réel », selon sa définition. Ses commentaires des tableaux des peintres qu’il fréquentait avec grande assiduité ouvraient aux intelligences ignorantes sa compréhension des œuvres.

La musicalité des tableaux de Robert et Sonia Delaunay, son poème sur les Fenêtres, l’éclatant des mariages des couleurs de même que celles offertes par les costumes des danseuses et des danseurs du Bal Bullier : oui, c’est une musique enchanteresse sans dièse ni bémol.

Les gravures sur bois de Derain restent prestigieuses, d’une éloquence parfaite. Picasso offre des ouvrages sur différents supports, au long de cette exposition, dans cette amitié fraternelle qui les habitait.

Les ornemanistes qui ont composé cette exposition l’ont réalisée en grands artistes. Tel qui préfère la lecture des documents prêtés ou confiés, tel qui s’extase devant les sculptures comme d’autres pour les tableaux : chacun découvre son enchantement.

C’est le poème ou l’œuvre d’Apollinaire qu’il aurait su transcrire en Calligrammes : un texte fagoté sur un visage ou sur un fruit : n’y manquent que la fragrance ou l’arôme.

Dans l’allant de la démarche en visite, sans bousculade, dans un silence parfait – tandis qu’autour de la Bastille, aujourd’hui, s’éploient des hurleurs – c’est ce respect et ce remerciement dus à Apollinaire, méditant sur ses joies, ses recherches, ses souffrances, relisant ses poèmes ou lettres écrits depuis les tranchées.

C’est aussi découvrir l’intensité d’une richesse extraordinaire offerte par les écrivains, les artistes, les peintres, durant les décennies précédentes.

Pierre de Montille

25 Juin 2016

Notes

[1Projet non signalé par Goeppert-Cramer, Pablo Picasso. Catalogue raisonné des livres illustrés, Genève, 1983.

Uli

Statue du Nord de la Nouvelle-Irlande, hauteur 125 cm.
Don d’Aube et Oona Elléouët

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