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Alexandre Vialatte

Page publiée le 4 février 2017, mise à jour le 25 mars 2017

Le 12 mai 2016, un hommage à Alexandre Vialatte était organisé en Sorbonne, pour l’entrée de ses archives à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Étaient présents Pierre Vialatte, le fils de l’écrivain et donateur du fonds, Jérôme Trollet, président de l’association des Amis d’Alexandre Vialatte. Notre association Doucet Littérature était représentée par notre président Jacques Letertre, qui a soutenu l’entrée de ce nouveau fonds à la bibliothèque. Nous publions les textes d’Isabelle Diu et de Pierre Jourde qui ont salué l’événement.


  • L’entrée des archives d’Alexandre Vialatte à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

Il aura fallu à peine plus d’un an après une première rencontre autour de Pierre, le fils d’Alexandre Vialatte, avec Jérôme Trollet, président de l’Association des amis d’Alexandre Vialatte, et Jacques Letertre, président de Doucet littérature, pour que les archives de l’écrivain, soigneusement conservées par son fils, prennent le chemin d’une institution publique. Immédiatement s’est imposée à moi, lectrice impénitente de Vialatte, l’évidence de sa présence au sein des collections de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. La générosité de Pierre Vialatte, l’aide des deux associations, celle des amis de l’écrivain et celle qui soutient l’action de la bibliothèque, ont fait le reste. Où se glisseront donc les songes de Battling, la fragile silhouette de Dora ? Sur les rayonnages de l’une des plus belles collections au monde sur la littérature française depuis la fin du XIXe siècle. La bibliothèque, vivante, on le sait, continue à s’enrichir de nouveaux fonds d’écrivains exigeants et toujours singuliers : comment Alexandre Vialatte n’y aurait-il pas trouvé sa place ? Ses chroniques et ses lettres feront écho à d’autres archives présentes à la bibliothèque – on pense à Paulhan, Chardonne, Mac Orlan, Mauriac, Nimier ou Queneau. Ses traductions côtoieront celles de Claudel et de Mallarmé. Les manuscrits de ses romans, contes ou nouvelles offriront les traces magiques de l’écriture, depuis ses brouillons jusqu’aux épreuves corrigées des éditions de ses œuvres. Et son journal, ses lettres familières feront résonner sa voix, l’une de ces voix singulières de la littérature dont vous savez que la petite musique, une fois entendue, vous accompagnera toujours.

Isabelle Diu

  • L’analyse de Pierre Jourde

Pour Vialatte, toute gloire est faite pour aboutir à une statue de square. « La gloire consiste à être oublié. Oublié de façon personnelle », écrit-il dans l’une de ses chroniques de La Montagne. C’est contre cet oubli que quelques amateurs continuent de faire connaître son œuvre, et au premier chef Pierre Vialatte, grâce à qui Alexandre a pu continuer à publier, je n’ose pas dire à écrire, longtemps après sa mort. Ce romancier si parcimonieux, qui n’a publié que trois romans anthumes, comme disait Alphonse Allais, est devenu un mort graphomane. Comme s’il avait tout préparé pour continuer à nous expédier, depuis l’au-delà, ses récits incongrus et mélancoliques. Ecrire mort, c’est peut-être devenir enfin, pleinement, un écrivain. Vialatte est l’un de ces auteurs qui ressemblent au duc de Guise : ils sont beaucoup plus grands morts que vivants. C’est à cela qu’on reconnaît les vraiment importants. Le dépôt de ses archives par son fils à la bibliothèque Doucet constitue un moment important dans cette entreprise de préservation.

Car pour trop de gens encore, Vialatte n’est plus que la statue dans le square, c’est-à-dire l’auteur de chroniques saugrenues dans La Montagne et de récits régionalistes auvergnats. Il aurait souri, sans doute, de se voir réduit à ce double ou triple stéréotype. Car l’un de ses matériaux de prédilection était justement le cliché, l’image stéréotypée, qu’il s’amusait à détourner, à épuiser, à presser jusqu’à en extraire des merveilles.

Vialatte fut donc un autre que la statue pittoresque, un autre qui palpite dans ses livres, un autre infiniment plus riche et plus complexe. C’est un continent encore sauvage. Parmi les innombrables contrées de ce continent, on compte, pêle-mêle, si l’on fait d’abord abstraction du romancier, le nouvelliste de Badonce et les créatures, le poète fantaisiste dans la lignée de Levet et de Toulet, le critique littéraire, le critique d’art épris de modernité, notamment des œuvres de Dubuffet, Kaeppelin et Roger Bissière, l’épistolier, le préfacier de Dickens, le traducteur, et même le découvreur de Kafka, mais aussi de Nietzsche, Gottfried Benn, Hoffmannstahl, Brecht, Goethe et bien d’autres, l’auteur de proverbes bantous, le théoricien de l’anti-musée, le rédacteur de la Revue rhénane assistant à l’inquiétant carnaval de l’Allemagne de Weimar.

Dans le territoire romanesque, Vialatte est bien loin de n’être que le chroniqueur des émois d’adolescents dans des collèges de sous-préfecture. Camille et les grands hommes est une sorte de Neveu de Rameau guère moins étourdissant, où Vialatte définit son esthétique, Le Fidèle Berger sans doute le plus étrange et le plus poignant récit de la déroute de 1940, et La Maison du joueur de flûte, l’inclassable récit, étonnamment moderne, des obsessions d’un narrateur hanté par ses personnages.

La variété de ce sous-continent romanesque témoigne peut-être de l’ambition, chez Vialatte, d’une sorte de roman total, à la fois complainte populaire, clownerie métaphysique, récit mythique, roman noir, bildungsroman, etc. Les Fruits du Congo ne serait alors que le bloc issu d’un désastre obscur, celui d’une ambition artistique. Les chroniques viennent se substituer à ce projet d’œuvre totale : Vialatte prend acte de son impossibilité, s’installe dans le fragment, et, mi-ironique, mi-mélancolique, joue encore avec cette idée de totalité en élaborant l’encyclopédie loufoque d’un utopique savoir universel. A propos de continents, Vialatte a une conception bien à lui de la géographie. Il fait de la géographie tautologique, et paradoxalement, chez lui, c’est en montrant qu’une chose est elle-même qu’on la redécouvre dans son étrangeté.

« Les eaux remontent à la plus haute antiquité. […] L’eau recouvre toutes les terres immergées. A son contact la Terre devient humide : le fond des mers est toujours mouillé. […]. »

Mais l’inverse de la tautologie est tout aussi vrai. Dans l’ontologie paradoxale de Vialatte, moins on est quelque chose, plus on se rapproche de l’essence pure de ce quelque chose. C’est le cas de la tante Irma dans Le Fluide rouge  :

« La tante Irma n’était la tante de personne. On l’appelait tante Irma précisément parce que, n’ayant pas de neveux, elle semblait plus propre qu’une autre à représenter la concept de tante à l’état pur, en dehors de toute contingence. »

Il y a, sur ces continents vialattiens, des peuplades bien connues. Et d’abord toutes sortes d’animaux. Vialatte refait le monde. Il en dresse, dans ses chroniques, une encyclopédie, où les informations rigoureusement exactes sont détournées jusqu’à l’absurde. Parmi les éléphants, les loups, les homards et autres insectes, on croise le cheval.

Le manuel d’hippologie de 1883 définit le cheval en disant qu’il se « compose de parties dures, de parties molles et de parties mi-dures mi-molles. C’est ce qui le distingue nettement de l’épingle de sûreté, mais l’apparente terriblement à ma grand-mère, encore qu’à l’âge où j’ai connu ma pauvre aïeule elle n’eût pas beaucoup de parties molles. [...] Le cheval a quatre jambes : deux devant, deux derrière, deux à droite, deux à gauche, et ces jambes sont si longues que, comme celles de la vache, elles descendent jusqu’au sol. »

Mais de tous les animaux, le plus curieux reste encore l’homme, notamment cette espèce d’homme qu’on appelle la femme.

« La femme remonte à la plus haute antiquité. […] Sans la femme, l’enfant serait sans mère, le père sans fille, le beau-frère sans belle-sœur, l’oncle sans nièce, l’époux sans veuve. Elle est, pour ainsi dire, la mère du genre humain. […] La femme, du moins au XXe siècle, se compose d’une âme immortelle et d’un manteau de renard en chèvre façon loup. »

L’Auvergnat est une autre espèce d’homme, particulièrement curieuse. Feignant de sacrifier au régionalisme, Vialatte en fait le dynamite. L’Auvergne est le contraire du pittoresque. Vialatte fait, selon sa propre expression, de l’isomère de carte postale : il récupère du pittoresque et du cliché. Il sait qu’il n’existe pas de regard neuf, de représentation qui ne soit épuisée. La merveille ne peut être entr’aperçue qu’en allant au bout de l’usure des images et des discours. En ce sens, Vialatte est plus que moderne, il est déjà, en 1933, post-moderne.

« J’ai appris à sept ans que j’étais un mammifère, autour de huit ans que j’étais un Auvergnat. Ce sont des choses dont on se sent un peu flatté, un peu gêné, un peu inquiet, vaguement honteux. On se demande si les autres aussi sont mammifères ou Auvergnats. Et s’ils le savent. »

« Ce qui fait le caractère de L’Auvergne, c’est son caractère auvergnat : son lit breton, sa musette écossaise . »

« L’Auvergnat est en gros un homme vêtu de noir, coiffé d’un chapeau de même métal, qui élève des vaches rouges et vend de l’eau minérale. Avec les produits de ce négoce, il achète des pantoufles en feutre au Casino. »

« Ils ont des cheveux noirs, des yeux de braise, des dents luisantes et des chandails superposés, les uns marron et les autres aubergine. En laine épaisse. Pour la 15 août, ils en enlèvent un. A la Toussaint, ils en rajoutent deux. A la fin de leur vie ils sont devenus pure laine. »

« Etre né quelque part, c’est être natif de l’Auvergne ; ou à la rigueur de Quimper. Naître ailleurs, c’est ne naître nulle part. »

Les deux guerres mondiales sont omniprésentes dans la vie et dans les œuvres de Vialatte. Il y a encore un autre territoire vialattien trop méconnu, ce sont les chroniques de ce qu’il a vu dans l’Allemagne de 1945, en tant que correspondant de presse au quartier général de l’armée de Lattre. Ses portraits des criminels nazis de Bergen Belsen sont d’une puissance effrayante.

« J’étais en train de jardiner avec ma femme… » nous dit Kramer, et la violence artistique de ce mot, parti d’un cœur brutalement saisi entre les exigences contradictoires de la scarole et du four crématoire, donne une insupportable idée des variétés des possibilités humaines »

On n’y songe pas assez non plus, les continents vialattiens sont aussi peuplés de tueurs en série, de pères déments, de satyres, de suicidaires, d’obsédés sexuels, de maniaques, de nécrophiles, de femmes tronçonnées, d’anthropophages, même si le satyre ou le serial killer a toujours chez lui quelque chose de départemental, voire de cantonal. Voici par exemple un M. Vingtrinier, dans Les Fruits du Congo, tueur obsessionnel de mouches et d’hommes :

« Quand il y montait en été, il se munissait de la règle plate à filets de fer et tuait des mouches, jusqu’à vingt-trois. Il en déposait les cadavres dans une boîte de pastilles Valda. Une fois qu’il avait les vingt-trois, il écrivait ce chiffre idéal sur une étiquette en carton, la glissait dans la boîte et passait à une autre. Il en remplit ainsi beaucoup au cours de sa vie. »

Aucun des romans de Vialatte qui ne soit une histoire de meurtre, de mort à la guerre ou de suicide. Il s’agit d’apprivoiser la mort, d’apprendre à l’habiter. Comment peut-on être mort ? Comment s’installer, aussi confortablement que possible, dans l’oubli, dans le néant ? Dans les romans de Vialatte, on rêve à la mort comme à la réalité enfin atteinte, au sortir de ce songe compliqué et douloureux qu’on appelle la vie. Ses romans représentent parfois l’au-delà. Ce n’est pas un lieu idéal et désincarné. On y retrouve tous les petits détails de la vie quotidienne, le rhum fantaisie, les lauriers-roses, les chats tigrés, le pain d’épice, la lumière de l’après-midi, gagnés par la transparence. Matériels et immatériels. Le monde, tel que nous le connaissons, mais allégé de lui-même. Comme si nous pouvions avoir tout ce qui passe, suspendu dans un temps éternel. La mort rêvée, c’est l’idée de ce que seraient les choses si elles parvenaient à toucher ce point infinitésimal où à la fois elles se réaliseraient et s’effaceraient. Les romans de Vialatte racontent une fascination pour ce quelque chose qui est là, ce secret qui ne cesse de nous fuir, que l’on cherche par le trou de la serrure, en s’engageant dans les spahis, en partant pour la guerre, en sombrant dans la folie ou dans la banalité. Vialatte montre ce long épuisement des êtres qui, s’évertuant à naître, finissent par en mourir. La vie, telle que le romanesque la montre, n’est qu’un chagrin d’amour : le chagrin d’un amour qui ne trouve jamais son objet, qui n’étreint jamais le corps merveilleux de l’énigmatique présence. La vie est la nostalgie d’on ne sait quoi.

Vialatte Chroniqueur à La Montagne , par Daniel Martin, secrétaire du Prix Alexandre Vialatte

« C’est bien assez d’être malheureux, s’il fallait encore ne pas rire… »

Quand, en décembre 1952, Alexandre Vialatte publie sa première chronique dans La Montagne, (1) il est déjà rompu à cet exercice pour en avoir donné dans différents journaux (2), mais c’est ici qu’il produira les meilleures, affinera son style et bâtira une part essentielle de son œuvre (3) de manière très inattendue : l’année précédente il a raté le Goncourt (4). Il n’écrira plus de roman, abandonne ceux qu’il a commencés (5), pour se consacrer à cet exercice hebdomadaire qui le ravit et l’épuise ; lui assure une relative stabilité et un revenu minimum.

Le début et la fin

On dit en général de ces chroniques qu’elles sont épatantes, cocasses. Pleines d’humour et d’invention. À se tordre de rire. C’est oublier la gravité. Car il en a donné de sombres, de nostalgiques, de tristes et d’amères. Pour bien le saisir, aborder la richesse et la complexité de cet ensemble, il suffit de considérer le début et la fin. L’adolescence et la vie. L’une riche des promesses que l’autre ne cessera de décevoir. Vialatte écrit entre le malheur et la légèreté, cet entre-deux qui le définit si parfaitement : « C’est bien assez d’être malheureux, s’il fallait encore ne pas rire… » dira-t-il de Kafka (6) qu’il a traduit, introduit en France, dont il ne cessait de célébrer l’humanisme et la drôlerie ; dans lequel il reconnaissait un autre lui-même. La fin ? Le bilan. Il est tel que l’écrit Jean Dutourd (7) dans sa notice nécrologique : « J’ai connu Vialatte pendant plus de vingt ans. A part le Prix Veillon pour les Fruits du Congo, il n’a pas eu grand-chose dans son existence en fait de récompenses ou d’aubaines. Au contraire, toujours à tirer le diable par la queue, essayant de grappiller quelques sous avec des besognes, habitant trois pièces envahies de paperasses qui donnaient sur la prison de la Santé. Plein d’humour et de gaieté avec cela, comme les vrais grands hommes, conjurant le tragique de la vie en regardant les événements sous l’angle le plus cocasse. » Vialatte savait ce désordre et ces tiraillements, s’en plaignait souvent, comme dans cette lettre adressée à Ferny Besson (8) le 12 juin 1962 : « La sagesse serait de se faire la santé et d’avoir des loisirs occupés par l’œuvre. Mais on a toujours peur de manquer. Si bien qu’on joue sur tous les plans sauf le gagne-pain pour lequel on se damne ; on perd sa vie à la gagner. Ce qu’il y aurait à faire apparaît par lueurs, comme une vision surnaturelle. On court après, le mirage disparait parce qu’il faut (…) courir expédier le courrier. »

« Le Club des plaisirs de Corée »

Le début ? En 1915, Alexandre Vialatte arrive à Ambert où il va résider quelques mois seulement (9). Il a 14 ans et vit là entre l’insouciance et la guerre « grave promise de notre adolescence », entre le malheur et la légèreté -première approche de cet état singulier. « Les permissionnaires (…) étaient jeunes, gais et rieurs. (…) Ils parlaient de trains rattrapés au vol, du prix du vin, du fils Untel qu’ils avaient rencontré à tel ou tel endroit, et il faudrait le dire à son père, et du calme de leur secteur ; quelquefois d’une attaque, toujours de prix du vin. On les retrouvait une ou deux fois. Ils faisaient rarement un long usage. Un aspirant durait trois semaines ». À Ambert il rencontre deux personnes qui vont compter pour lui, sa vie, son œuvre : les frères Pourrat, Paul et Henri (10), dont les parents tiennent une épicerie fine, véritable institution locale. Paul (1901-1923), du même âge que lui, mourra très jeune de la tuberculose. Il restera à jamais la figure de l’adolescence tragique dont Vialatte fera l’un de ses grands thèmes romanesques (Battling le ténébreux, Les Fruits du Congo, etc.). Ils se reconnaissent immédiatement : espiègles et portés à la littérature. Un intérêt qui n’échappe pas à Henri, de quatorze ans leur aîné. Il les éduque, les initie, les appelle ses « Chèvrepieds » et les entraîne dans ses collectes de contes et diableries. Alexandre et Paul font de la grande maison familiale leur caverne d’Ali-Baba. « Souviens-toi des jeudis obscurs dans ce magasin plein de merveilles où nous nous inventions des bonheurs », écrit-il dans la préface de Battling. Au grenier, ils créent le « Club des plaisirs de Corée », dont la seule devise était « Faisons breton en atmosphère chinoise. » La cave leur ouvre des horizons tout aussi exotiques. « Dans ce dépôt qui sentait le café, nous jouions aux cartes sur un tonneau d’épices comme sur un bateau-corsaire ; sur les caisses blanches, les renseignements en diagonale étaient inscrits en anglais ». Le collège lui offre d’autres curiosités. Il a pour professeur un curieux bonhomme, « philosophe de spécialité et ivrogne de vocation. Il ressemblait à Karl Marx ; il avait une grosse barbe, un petit nez rouge et des lunettes en or. Il faisait la classe en jaquette, en galoches et en chapeau melon. Il terminait l’année par une leçon spéciale (…) : « Si vous vous conformez à mes enseignements, vous serez bons, généreux, candides et ridicules ; vous serez exploités par tout le monde ». Le pauvre homme est mort d’ivrognerie au milieu d’un cours de morale ». Et d’autres encore qui reviendront hanter ses romans, tel le terrible Panado, « une sorte d’obèse léger […] en guêtres et melon gris perle, il synthétisait vaguement le génie absurde du monde, un contre-Dieu, l’angoisse de la planète ». Quant à Henri, c’est une tout autre histoire, il veut le guider, l’aider, le conseiller. L’entraîner sur la voie du roman, la plus noble à ses yeux. Il ira jusqu’à le « séquestrer » à Ambert, au temps où il écrivait Les Fruits du Congo. Mais toujours Vialatte lui échappe en littérature, en politique (11), en tout.

La Montagne

En 1952, Vialatte arrive à La Montagne, répondant à l’invitation du rédacteur en chef, Antoine Pourtier (12), de tenir une rubrique hebdomadaire. De quoi donner des échos de la vie culturelle parisienne, comme il était alors d’usage dans la presse de province. Très vite le ton change. En presque vingt ans, une œuvre va naître de cette collaboration très rare entre un écrivain et un quotidien régional. Lequel ne fut pas pour rien dans cette réussite : « La Montagne fut parfaite pour le style, note Charles Dantzig dans sa préface aux Chroniques de La Montagne. Cela tient sans doute en partie à cette spécificité française, que la province, persuadée qu’elle a moins de chic que Paris, laisse ses employés plus libres ; tandis que la presse de Paris, perpétuellement sur son quant-à-soi, se méfie de ce qui ne se ressemble pas ».

Sur les 898 proposées, seules dix ne paraîtront jamais. Pas pour satisfaire quelques lecteurs outrés, incrédules ou furieux, il y en eut, quand beaucoup clamaient leur enthousiasme. Les raisons sont autres et variées. « Des veuves grasses au Prix Goncourt », par crainte de froisser une employée du journal, plutôt ronde, dont le mari venait de disparaître. Certaines pour avoir enfreint la règle qui lui était imposée de ne jamais parler directement de politique. Ainsi la chronique du 17 juin 1958, « Le Bloc-notes de Mauriac. » « Mon papier n’est pas passé dans La Montagne. Trop politique ? (…) On ne peut pas assister à l’invasion de Byzance en ne parlant que du sexe des anges », écrit-il à Ferny Besson, dans une des nombreuses lettres qu’il lui adresse et composent cette Correspondance (13) essentielle pour qui veut avoir accès à l’autre face de Vialatte, la sombre. Il dit là ce dont on parle si peu : la coulisse, l’atelier, le travail que cela lui demande de produire son papier hebdomadaire : « Deux jours de croupissement pour produire ma colonne », « C’est à rendre fou. (…) Ce n’est qu’après cette longue stagnation, ce long croupissement, cette longue macération avec le sujet, que la chose se forme et devient quelque chose. Ce n’est peut-être pas entièrement perdu. Mais ce n’est pas ma vie » (20 octobre 1958). Ou : « L’article Montagne vient mal. Il faudrait le faire pousser comme une herbe dans les fentes d’un mur, dans les fissures de l’emploi du temps (clinique, transport, famille) ; le faire à la sauvette ; ce n’est pas son climat. L’éloquence veut un esprit libre. » (16 juillet 1961)

Puis, vient enfin LE moment, le dernier, celui de filer à la Gare de Lyon pour « déposer mon papier Montagne dans les mains » du conducteur du train de « vingt-trois heures treize ». Direction Clermont-Ferrand. Quand lui prend celle de la Brasserie Luneau où les soucis s’évaporent comme par miracle. En un instant, il redevient ce qu’il est. Curieux de tout, observateur, léger, il recompose le réel au gré de sa fantaisie : « Je dîne parmi les bonnes alsaciennes à gros nœud papillon. Elles ne sont pas toutes du même endroit : il y en a du XVIIIe arrondissement, du XVIIe, des Batignolles, etc. Ce qui prouve que l’Alsace comprend beaucoup de cantons » ou, « J’ai soupé à la table voisine d’un homme étrange, en uniforme d’officier de Marine ou de portier d’hôtel qui est en réalité membre d’un équipage de l’aviation anglaise. Un beau garçon, tanné (trente-cinq ans ?), recuit, les yeux bleus fluorescents (c’est ce qui est inquiétant dans sa tête), des yeux de fou ».

Le merveilleux style

Alors quand on parle du style de Vialatte, de son merveilleux style, il faut tout prendre en compte : la peine et le rire, le drame et l’insouciance, le doute et les fulgurances, le journalisme et tout ce qu’il a vécu - deux guerres, Paris, l’adolescence, son Auvergne imaginaire, le Montparnasse des artistes, les amis, le temps qui passe… Ajouter un véritable culte pour la grammaire, une grande rigueur, une passion immodérée de la langue française, des dictionnaires, encyclopédies, almanachs de toute sorte. Et, très important, l’anonymat qui lui laisse une entière liberté dans la phrase, l’invention, la composition : Vialatte écrivait dans La Montagne, comme ailleurs, sans que personne ne le sache, sauf ses lecteurs et quelques proches. Aussi a-t-il pu se dire « notoirement méconnu. » La postérité en a décidé autrement. Elle lui évite les statues tant redoutées – « On n’est jamais plus mort qu’en bronze » – pour lui apporter chaque jour de nouveaux admirateurs. Après Ferny Besson, Jean Dutourd, Roger Nimier, Geneviève Dormann, vinrent Pierre Desproges, Angelo Rinaldi, Érik Orsenna, Philippe Meyer, puis Laurence Cossé, Pierre Jourde, Frédéric Beigbeder, Amélie Nothomb, Éric Chevillard, Eva Bester, François Morel, Marie-Hélène Lafon, Pascal Ory, Antoine Perraud, Bertrand de Saint-Vincent, Philippe Vandel et tant d’autres.

(1) La Montagne, journal fondé en 1919 par Alexandre Varenne (1870-1947), député socialiste, Gouverneur général de l’Indochine de 1925 à 1928. (Alexandre Varenne, une passion républicaine de Jean-Pierre Caillard/Le Cherche-Midi).

(2) Résumons-nous donne un bon aperçu de cette période d’apprentissage dans laquelle la pratique journalistique est de première importance. Le volume comprend l’ensemble des articles écrits par Alexandre Vialatte au cours de ses deux séjours en Allemagne, d’abord comme rédacteur de La Revue Rhénane de 1923 à 1927 (« Les Bananes de Königsberg »), puis comme correspondant de guerre du journal L’Epoque, en 1945, chargé de couvrir les procès de Belsen (« Ces messieurs de Lunebourg »). À cela s’ajoutent les premières véritables tentatives de chroniques données au Petit Dauphinois (1932-1944) ou à Bel Amour du foyer (1950) et celles, plus tardives, au Spectacle du monde (1962-1971), ou à Marie-Claire. Préface de Pierre Jourde. Bouquins, 1326 pages, 2017.

(3) Chroniques de La Montagne. Préface de Charles Dantzig. 2 volumes. Bouquins, Respectivement 1140 et 1050, 2000.

(4) Au Fruits du Congo, les jurés préfèrent Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq qui le refusera. Sans surprise : « Non seulement je ne suis pas, et je n’ai jamais été, candidat, mais, puisqu’il paraît que l’on n’est pas candidat au prix Goncourt, disons pour mieux me faire entendre que je suis, et aussi résolument que possible, non-candidat », déclarait-il dans Le Figaro littéraire du 28 novembre 1951.

(5) La Maison du joueur de flûte, La Dame du Job, Camille, Salomé, etc.

(6) Voir ses différentes traductions (L’imaginaire Gallimard). Mais aussi Kafka ou l’Innocence diabolique repris et augmenté dans Mon Kafka (Les Belles Lettres). Ainsi que sa correspondance avec Jean Paulhan (Julliard).

(7) Jean Dutourd (1920-2011), grand ami auquel Vialatte consacre sa première chronique à La Montagne : « Au bon beurre, roman à tête de chien », le 9 décembre 1952.

(8) Ferny Besson (1906-1999), romancière, la grande et fidèle amie.

(9) A la rentrée 1916, son père le trouvant bien trop indiscipliné, il est interne au Lycée Notre-Dame de Mont-Roland à Dôle (Jura).

(10) Henri Pourrat (1887-1959). Auteur de nombreux romans dont Gaspard des Montagnes (Albin Michel), du Trésor des contes (Gallimard) et d’essais (Le Chef français/1942). Prix Goncourt en 1941 pour Vent de mars.

(11) Voir leur correspondance (1916-1959) dans la remarquable édition sous la direction de Dany Hadjadj. En particulier les deux volumes consacrés à la deuxième guerre : Les Temps noirs I et II (Presses universitaires Blaise-Pascal).

(12) Jean-Antoine Pourtier (1900-1975) connait Vialatte pour l’avoir hébergé, de 1942 à la fin de la guerre, à Saint-Amant-Roche-Savine (prés d’Ambert) où il écrivit Le fidèle Berger (L’Imaginaire Gallimard). Jean-Antoine Pourtier était proche du fondateur de La Montagne, Alexandre Varenne Il en fut le secrétaire au gouvernorat d’Indochine, puis le rédacteur en chef et le successeur à l’Assemblée, élu député du Puy-de-Dôme en 1947, pour un mandat. Il est l’auteur d’un seul livre, Mékong (Grasset/1931).

(13) Correspondance Alexandre Vialatte/Ferny Besson (1949-1971), préface de Jean Dutourd, Éditions Plon, 1999.

Compte rendu de la soirée d’hommage à Alexandre Vialatte, le 16 mars 2017, à l’Hôtel littéraire Le Swann, organisée par Doucet Littérature et la Bibliothèque Doucet

par Marie-Paule Berranger

Un « éléphant irréfutable »

L’association des amis de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet et les familiers de l’œuvre de Vialatte se sont retrouvés le 16 mars 2017 à l’Hôtel Le Swann pour un bref hommage en présence de Pierre Vialatte, son fils. Il ne s’agissait pas de répéter celui qui a eu lieu en Sorbonne au mois de mai 2016 mais de présenter à la fois l’écrivain dont les archives venaient d’entrer à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet et le 3ème volume des Chroniques, Résumons-nous (1344 pages), qui vient de paraître aux éditions Robert Laffont, collection Bouquins avec une préface de Pierre Jourde.

Jacques Letertre, président de l’association, a dit son plaisir de saluer l’entrée du fonds Vialatte à la BLJD, ainsi très directement accessible aux chercheurs, et son espoir de voir s’ouvrir un nouveau public de lecteurs parmi les étudiants en quête d’auteur. Ce troisième volume des Chroniques présente la plus belle cuvée : Pierre Jourde en évoque ensuite la diversité et la richesse. Savoir si Vialatte est « le plus grand des écrivains méconnus ou le plus méconnu des grands écrivains » est une question, dit-il, qu’on n’aura bientôt plus à se poser. Les chroniques sont un des deux pans du diptyque, complémentaires de l’œuvre romanesque d’un écrivain lui-même double, à la fois grand témoin et fantaisiste.

Attentif à l’histoire contemporaine, il est ce jeune secrétaire de la Revue rhénane (1923-1927) qui fournit une description aigüe de l’Allemagne de Weimar, et entrevoit les germes de ce qui ne manquera pas de se produire avec l’ouverture des camps ; le regard qu’il porte sur la « banalité du mal » fait froid dans le dos dans ses portraits de criminels nazis lorsqu’il est correspondant de guerre du journal L’Epoque, en 1945, chargé de couvrir les procès de Belsen. La chronique historique resurgit après les accords d’Evian, mais le regard si sensible aux détails révélateurs ne se fixe alors que sur un seul aspect du conflit algérien, Vialatte rend compte des seuls crimes du FLN, en vertu d’une thèse pour nous tortueuse qui suggère que l’antisémitisme nous revient sous une autre forme par le biais de l’anticolonialisme. Si sa lecture interprétative de l’histoire étonne parfois, c’est quand elle se veut seulement drôle qu’elle saisit le mieux les paradoxes du quotidien de l’homme et de la femme moderne, notamment par ce procédé typique de l’auteur qui parle du fugitif en le généralisant, comme une loi vraie de toute éternité.

Jérôme Trollet, président de l’association des Amis de Vialatte, évoque alors la naissance de ce troisième volume, qui s’est imposé comme une évidence à Pierre Jourde et à lui-même dans le sillage du deuxième, face à une riche moisson –près de 890 chroniques publiées dans La Montagne écrites entre 1952 et 1971, qui s’ajoutent aux premières dans le Petit Dauphinois (1932-1944), aux chroniques cinématographiques de Bel Amour du foyer (1950) ou les promenades littéraires de Spectacle du monde (1962-1971), les chroniques dans Arts ou Marie-Claire. Il évoque la tristesse de l’auteur devant la faible audience de ses romans, Battling le ténébreux, 1928, Le Fidèle Berger en 1942, et même Les Fruits du Congo en 1951, qui a manqué de peu le Goncourt. Cette année-là on a préféré donner le prix au Rivage des Syrtes de Julien Gracq qui avait annoncé par avance qu’il le refuserait et n’avait pas envoyé son livre. Or qui se souvient du deuxième prix ? Prenant acte de cet échec, Vialatte se convertit à la chronique, un pis-aller sans doute, qui lui a cependant permis de faire entendre sa voix jusque dans ce public populaire qui n’ouvre guère de romans. A la fois chroniques de l’humeur du jour et de sa propre vie, miroir de la grande Histoire vécue dans les petits faits du quotidien, il y mêle des blagues d’almanach à la gravité de l’actualité présentée sous un angle imprévu. Mais l’incongru, le décalé, l’humour noir se construisent sur la sublimation d’une tristesse qui affleure ici et là.

On n’a pas abusé du mot « poète », on aurait pu, car c’est ainsi que Vialatte est grand.

Stéphane Mallarmé, Eventail de Madame Mallarmé

(photo J.-L Charmet)

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