Accueil du siteLa bibliothèqueAtelier littéraire le mardi 9 mai 2017. Les Éditions Écarts à la BLJD - livres d’artistes.

Atelier littéraire le mardi 9 mai 2017. Les Éditions Écarts à la BLJD - livres d’artistes.

Présentation par Jean Lissarrague et Marie-Françoise Quignard

Page publiée le 19 juin 2017

En 2015, conjointement à l’acquisition par la BLJD de l’ensemble des livres d’artistes publiés par Jean Lissarrague, fondateur des Éditions Écarts, celui-ci faisait don de ses archives d’éditeur. Isabelle Diu, directrice de la bibliothèque a suggéré que, dans le cadre des ateliers littéraires organisés par Doucet Littérature, l’un d’entre eux soit consacré à cet éditeur.

Isabelle Diu a introduit cette soirée en montrant l’importance que revêtent, depuis l’origine de la bibliothèque, les livres où un poète et un artiste entremêlent leurs voix, évoquant Mallarmé et Manet, évoquant aussi l’importance du rôle de l’éditeur, prenant pour exemple Ambroise Vollard avec Parallèlement de Verlaine et Bonnard. Cédant la parole à Sophie Lesiewicz, directrice-adjointe de la bibliothèque, celle-ci a mis l’accent sur l’intérêt, relativement récent, accordé aux archives d’éditeurs, en regard de celui porté aux archives d’écrivains ou d’artistes. Sophie Lesiewicz a exposé le classement des archives des Éditions Écarts dont elle s’est chargée personnellement : une section consacrée aux manuscrits, maquettes, dessins, classée par titres de livre, une section consacrée à la correspondance envoyée et reçue par Jean Lissarrague ainsi qu’une correspondance croisée.

Jean Lissarrague, dès sa sortie de l’École Centrale, a fait toute sa carrière dans l’édition scientifique et technique. Mais passionné de littérature et d’art, il a eu le désir, dès le début des années 1970 de se réserver un lieu à lui, à l’écart, afin de publier en toute liberté, poètes et peintres et sans contrainte de calendrier. Parmi la trentaine de livres des Éditions Écarts publiés depuis 1974, sans compter les livres manuscrits, nous en avons privilégié, Jean Lissarrague et moi, quelques uns afin de mettre l’accent sur ce qui fait leur singularité. A la vue de ses livres, il est possible de relever certaines constantes :

1. pas de livres avec des textes d’écrivains morts, encore que les deux premiers le furent ;

2. le texte a autant d’importance que l’image. Pas de texte prétexte, Pas d’image faire valoir ;

3. un livre se fait à trois. L’auteur, l’artiste et l’éditeur conviennent ensemble de tous les éléments : du choix du format à celui du papier ou du caractère, de la mise en page à l’emplacement des images ;

4. pas de collection. Chaque projet est unique et le tirage de chaque livre tourne autour de 70 ex. ;

5. le lecteur peut être mis à contribution dans la manipulation du livre.

Mon rôle a consisté, pour chaque livre, à donner la parole à Jean Lissarrague afin qu’il expose la manière dont le livre a été conçu. Voyage aux îles des vestiges, publié en 1989 est le deuxième livre avec le peintre Frédéric Benrath (1930-2007). Celui-ci proposa comme auteur, Michel Butor (1926-2016) qu’il avait connu lors d’un séjour à Berlin en 1963/1964, dans le cadre d’un programme culturel américain. Selon sa pratique, Butor n’écrivait qu’à partir des images fournies par l’artiste. Ainsi les cinq gravures de Benrath sont à l’origine du récit de Butor, racontant une expédition dans une île ancienne où il est difficile de déchiffrer les traces d’une culture ancienne. D’où le parti pris d’introduire l’histoire par les gravures et d’imprimer le texte sans encrer les caractères. Jean Lissarrague a insisté, tout au long de la soirée, sur l’importance des artisans, ici François Da Ros, remarquable imprimeur typographe et Tanguy Garric, l’imprimeur taille-doucier. En même temps qu’il expliquait le livre, Jean Lissarrague montrait un des blocs d’impression au plomb conservés dans les archives.

Grâce à Frédéric Benrath, Jean Lissarrague a fait la connaissance de Zao Wou-Ki (1920-2013) qui exprima le souhait de faire un livre avec son ami Claude Roy (1915-1997), un des premiers à l’avoir soutenu dès son arrivée en France en 1948. Si les cinq gravures (aquatinte et burin) étaient déjà réalisées, si le texte de Claude Roy était écrit, restait à concevoir le livre. Éloge des choses extrêmement légères, publié en 1993, est paradoxalement le premier et le seul que ces deux amis aient réalisé ensemble. Outre la présentation du livre, de facture classique, dans la lignée de ce qu’on a appelé longtemps « livres de peintres », Jean Lissarrague a montré les différentes maquettes nécessaires avant d’aboutir à l’objet proprement dit.

Yves Peyré, alors directeur de la BLJD, avec qui Jean Lissarrague partage depuis le milieu des années 1980, la passion des livres et de la poésie, est à l’origine de sa rencontre avec Jacques Dupin et Jean Capdeville, peintre autodidacte vivant et travaillant à Céret. Représenté par la galerie Maeght de 1962 à 1972, il décida brutalement de n’exposer plus que dans sa région, les Pyrénées orientales, et abandonna la gravure pour se consacrer exclusivement à la peinture, jusque dans ses livres, une quarantaine. La mise en page de Combe obscure publié en 1999, ne fut pas d’une grande complexité, de l’aveu même de Jean Lissarrague, mais celui-ci obtint qu’un cahier entier de quatre pages réservé aux peintures ne fut pas folioté afin que le lecteur ait la liberté de le placer à sa guise, une des originalités revendiquées par les Éditions Écarts.

Pour le livre suivant, la collaboration avec Colette Deblé entraina Jean Lissarrague dans une direction imprévue. Colette Deblé, depuis 1990, travaille à partir des représentations de femmes dans la peinture. En 1997, Eugenio de Andrade (1923- 2005), l’un des plus grands poètes portugais contemporains, fit la connaissance de Colette Deblé à l’occasion d’une exposition de ses peintures, organisée par l’Institut français de Porto. Ces représentations de femmes lui inspirèrent un poème qu’il lui remit l’année suivante. Ce poème, Quinze olhares, fut alors traduit en français par le directeur de l’Institut français, Christian Crognier, Bernard Noël et Andrade lui-même. Colette Deblé apporta à Jean Lissarrague ces Quinze regards afin d’en faire un livre. Plusieurs maquettes furent réalisées tant par Jean Lissarrague que par Colette Deblé. Beaucoup furent éliminées mais il leur fut impossible de choisir entre trois maquettes, différentes à la fois par le format, la mise en page et la nature des interventions. Jean Lissarrague, en accord avec l’artiste décida alors de garder les trois versions. Les techniques utilisées pour chaque version sont, soit deux peintures originales sur un papier fait main du Tibet, soit une frise lithographique rehaussée de peintures originales, soit deux lithographies. Afin de donner une unité à l’ensemble, Colette Deblé tacheta d’encre de chine de deux nuances de rouge les chemises des trois versions. Chaque version, tirée à 23 ex., fut terminée en juillet 2001.

Présentant Dans l’attente, Jean Lissarrague n’a pas voulu dévoiler tout de suite que l’auteur, Louis Dire, est en fait son pseudonyme quand il publie des poèmes. Ces 23 poèmes sont une sorte de méditation devant les toiles de Frédéric Benrath. Pour ce livre avec Benrath, devenu l’inséparable ami, il souhaita immerger les poèmes dans l’image et en même temps garder une certaine distance. Les poèmes furent alors imprimés sur des feuilles de format réduit, tandis que les gravures pleine page furent imprimées recto verso, ce qui ne pouvait s’obtenir qu’en imprimant les gravures sur une double page, repliée ensuite à la manière des livres chinois. Frédéric Benrath, servi par la compétence de l’atelier Lacourière et Frélaut, réalisa huit aquatintes d’une rare intensité. Ce livre parut en 2003.

Ce sont les images de Béatrice Casadesus qui inspirèrent le poème de Michel Deguy, Danaë dans le lit. Jean Lissarrague suggéra à l’artiste l’idée du paravent, de planches qui se déplient. En effet la peinture de celle-ci a de profondes affinités avec l’art de l’extrême Orient et ses oeuvres sur papier japon, sur tissu jouent avec la lumière, la transparence. Ses planches dépliantes de 8 pages, peintes recto verso dans un bleu azur et or furent reproduites en sérigraphie, technique qu’elle maîtrise parfaitement. Eric Seydoux (1946-2013), remarquable sérigraphe, avec lequel elle avait l’habitude de travailler, suggéra que le texte soit également imprimé en sérigraphie. Jean Lissarrague proposa dès lors que le texte du poème soit imprimé sur fond or ou bleu. Un Argument, rajouté par Deguy, fut imprimé à part en typographie dans un format plus réduit. Ce livre parut en 2008.

Nous avons pensé qu’il était intéressant de confronter les deux livres suivants, sortis respectivement en 2009 et 2010, tant ils sont à l’opposé l’un de l’autre : Gilbert Lascault, Le Sang sourd de la Nuit sur sept lithographies de Philippe Hélénon et Anne de Staël, Le Cahier océanique avec cinq burins de Geneviève Asse. Au Sang sourd de la Nuit, avec ses lithographies aux noirs puissants et sa composition sans marge répond la subtilité sensible des poèmes et des gravures du Cahier océanique subtilité que l’on retrouve aussi bien dans le choix du format, du papier que dans la composition.

Jean Lissarrague termina sa présentation avec Messages d’été, poèmes de Michel Butor écrits à partir de trois cartes postales anciennes, entièrement recouvertes de peintures par Philippe Hélénon. Ce petit livre, tiré à 21 ex. marque une nouvelle voie, récemment ouverte par Écarts. Celle de faire des petits livres, inspirés de ceux de Pierre André Benoit où est privilégiée l’intervention directe de l’artiste sur chaque exemplaire et où la composition numérique par Jean Lissarrague a définitivement remplacé la composition typographique par un imprimeur de métier.

Ainsi la boucle était bouclée. Nous avions commencé avec un livre de Butor et nous terminions sans doute avec le dernier que Michel Butor ait signé avant sa mort.

Bibliographie : Jean Lissarrague, Des livres à l’Écarts : chroniques,1974-2013. Paris, Écarts, 2016. 254 p. Disponible chez l’auteur

Marie-Françoise Quignard

Stéphane Mallarmé, Eventail de Madame Mallarmé

(photo J.-L Charmet)

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