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Exposition autour de la correspondance d’André à Simone Breton

Page publiée le 27 janvier 2018

D’André à Simone Breton Lettres, 1920-1929 « Dans quelle lumière extraordinaire la toute sincérité est-elle possible ? »

Bibliothèque de l’École Normale Supérieure, Paris, salle historique Du 16 octobre 2017 au 31 janvier 2018


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Dans le sillage de la publication progressive de la correspondance d’André Breton aux éditions Gallimard, l’exposition qui se tient à la Bibliothèque de l’École Normale Supérieure se concentre sur la relation épistolaire du poète avec sa première épouse, Simone Kahn. À partir d’un corpus exceptionnel des manuscrits des lettres, mais aussi d’éditions originales et de nombreuses reproductions de documents iconographiques issus des Archives Sylvie Sator-Collinet, de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet et de l’Association Atelier André Breton, l’exposition tente de reconstituer ce que fut cette période décisive pour André Breton et Simone Kahn aussi bien sur le plan intime que sur le plan public.

Au-delà de la chronique des activités d’André Breton, de Dada et du surréalisme, cette correspondance constitue un apport capital à la compréhension exhaustive des années 1920, vécues de l’intérieur. De l’avis de Breton lui-même, ces lettres, faites en confidence de Simone Kahn, sont un témoignage parmi les plus sincères de ses expériences et jugements. Dans l’avènement de son œuvre, elles font le relevé précis et sensible des manifestations objectives de son existence, elles relatent les projets, les créations, les élans et les revirements d’une vie convulsive, rythmée par des rencontres littéraires et artistiques. Elles témoignent également d’un quotidien intense où se dessinent les doutes, les errances et les crises du poète, loin de la figure sévère et affirmée qui a pu parfois lui faire de l’ombre. Les lettres rendent aussi justice à la place privilégiée de Simone Kahn dans l’histoire personnelle de Breton comme dans celle du surréalisme, en attestant du parcours singulier d’une femme surréaliste.

André Breton et Simone Breton à Thorenc, 1925 (photographie © Archives Simone Kahn)
André Breton et Simone Breton à Thorenc, 1925 (photographie © Archives Simone Kahn)

L’exposition se déploie de vitrine en vitrine selon plusieurs niveaux de lecture simultanés.

Un premier niveau de lecture se fait en suivant la chronologie des années 1920 établie à partir des lettres et dans le respect de la trajectoire personnelle d’André Breton et de Simone Kahn. Cette chronologie est présentée en préambule de l’exposition. À partir de là, le parcours se divise en sections consacrées à des moments-clés de la vie de Breton : l’année 1920 et ses rapports avec Dada ; l’année 1924 et la publication du Manifeste du surréalisme ; les années 1929 et 1930, avec la parution du pamphlet « Un Cadavre » et la publication du Second Manifeste, etc.

Entre celles-ci, d’autres sections éclairent des évènements plus précis de la période. L’installation du couple au 42, rue Fontaine par exemple, est envisagée à travers les lettres racontant la collecte de merveilles (visites des marchés, des ateliers des amis et artistes, des galeries et salles de ventes) accompagnées de photographies rares de l’atelier dans les années 1920. Plus particulièrement, une page de l’album personnel de la collection de Simone Kahn qui montre le Chien tenant un oiseau dans sa gueule de Derain porte l’inscription : « Mon premier tableau, offert par André Breton à Simone Kahn, lors de nos fiançailles en janvier 1921. » L’expertise d’André Breton auprès de Jacques Doucet n’est pas oubliée, et les lettres à Simone sont recoupées par celles adressées au grand couturier autour de quelques ventes emblématiques, dont celle de La Charmeuse de serpents du Douanier Rousseau. Le 42, rue Fontaine y est aussi présenté comme le premier lieu d’expérimentation du groupe, formé autour du noyau conjugal. Les lettres du poète concernant la vie de l’atelier côtoient les récits des premières séances des sommeils par Simone Kahn. Dans les reproductions des manuscrits de certaines séances, conservées à la Bibliothèque Jacques-Doucet, le nom de Simone apparaît dans les questions, les réponses ou sous forme de dessins.

Une attention tout aussi particulière est portée au recensement des évènements collectifs et à la vie publique des époux décrits dans la correspondance. Par exemple, pour les expositions auxquelles ils participent (« Dada, Max Ernst », Au Sans Pareil, 1921 ; « La Peinture surréaliste », galerie Pierre, 1925, etc.) et dont les catalogues sont reproduits. Les manifestations et coups d’éclats du groupe sont mis en relation avec les manuscrits, comme le banquet Saint-Pol-Roux de juillet 1925 présenté à partir de coupures de presse qui parfois agacent, parfois enchantent Breton dans ses déclarations à sa femme. Il en va de même pour les activités de recherches du groupe, à travers un ensemble de lettres et de documents autour du Bureau de recherches surréalistes et de la revue La Révolution surréaliste, qui font tantôt l’enthousiasme du poète (au sujet par exemple du rôle d’Antonin Artaud à partir de février 1925) et tantôt son désarroi (comme par exemple lors de la préparation des n°2 et 3 de la revue). Des reproductions des célèbres photographies de la Centrale par Man Ray, du Cahier de la permanence, ainsi que des bulletins d’abonnement à la revue rédigés par Simone Kahn, révèlent l’implication de cette dernière dans l’action surréaliste.

Un second niveau de lecture, plus littéraire, s’intéresse à la description de la genèse pas à pas des écrits d’André Breton dans ses lettres. En ce sens, une vitrine porte sur la rédaction des articles qui composent Les Pas Perdus et des poèmes de Clair de terre. La reproduction de tracts et d’articles d’André Breton ainsi que des photographies inédites de Barcelone mettent en avant ses relations avec les artistes, en l’occurrence Francis Picabia, et permettent de saisir l’influence, au jour le jour, de la vie avec Simone Breton, sur sa création à cette époque. Cette relation intime de Breton avec les peintres qu’il défendra au cours de la décennie se retrouve dans une autre section consacrée à la parution du Surréalisme et la peinture. Là encore, les lettres sur Joan Miró ou André Masson révèlent les réactions immédiates du poète à leur découverte. Elles sont illustrées des reproductions de plus en plus nombreuses de leurs œuvres dans La Révolution surréaliste, aussi bien que de photographies inédites du groupe, comme celles de Breton et Masson à Nice à l’été 1925.

Les ouvrages majeurs de la période sont exposés dans des premières éditions dédicacées par André Breton et proviennent des collections de la bibliothèque de l’ENS. C’est le cas de L’Introduction au discours sur le peu de réalité ou encore de Nadja qui occupe un espace de l’exposition. La richesse des lettres écrites entre 1925 et 1927 au sujet de Nadja justifie cet espace : les descriptions exhaustives de la voyante Sacco, de Nadja elle-même et les cartes postales du Manoir d’Ango permettent de mieux comprendre l’écriture de l’ouvrage dont ces lettres apparaissent comme l’esquisse.

Aucune des vitrines de l’exposition n’occulte l’inextricable relation entre la vie publique et la vie intime d’André et Simone Breton. Un troisième niveau de lecture se concentre donc sur le quotidien des époux, décrit avec une acuité inégalable dans les lettres. L’exposition reconstitue pour ce faire la carte des voyages du couple tout au long de la période, depuis Sarreguemines jusqu’à Antibes en passant par le Tyrol. Divers photographies, dont les reproductions d’un album créé par Simone Breton entre 1922 et 1923, viennent compléter ce paysage. L’exposition dessine aussi la carte du Paris d’André Breton tel qu’il est présenté dans la correspondance (cafés, galeries, foires, etc.). Une place est accordée à ses sorties au cinéma ou au théâtre, depuis ses coups de cœur pour L’Étreinte de la pieuvre jusqu’à ses coups de points au Théâtre Alfred-Jarry.

L’exposition a également pris soin de reconstituer la « bibliothèque imaginaire » de la correspondance, en rassemblant tous les ouvrages cités, commentés ou critiqués par le poète dans ses lettres, depuis les plus attendus comme ceux de Lautréamont et Baudelaire, jusqu’aux plus surprenants comme l’éloge de L’Histoire de l’œil de Bataille.

Enfin, une présentation des portraits de tous les protagonistes de la correspondance offre un panorama des personnages allant et venant dans ces lettres, décrits à partir de citations tirées des textes eux-mêmes, pour mieux apprécier l’évolution des relations d’André Breton et de ses amis, leur nouement et dénouement convulsifs, tout au long de la décennie. Cette galerie des portraits fonctionne comme une coulisse de la scène officielle du surréalisme. Mais c’est bien sûr la vie amoureuse du couple qui rythme tout autant le parcours de l’exposition. Celle-ci occupe une place toujours plus importante dans la correspondance, si bien que les dernières vitrines de l’exposition sont consacrées aux relations tumultueuses du poète avec Lise Deharme puis Suzanne Muzard dans des lettres de plus en plus intimes, celles peut-être où Breton s’est le plus livré. La découverte de la relation entre Simone Kahn et Max Morise par André Breton,marque la rupture des époux aussi bien que la fin de l’exposition.

Simone Breton (S.B.), La Révolution surréaliste, première année, n°1, 1er décembre 1924, p. 14.
Simone Breton (S.B.), La Révolution surréaliste, première année, n°1, 1er décembre 1924, p. 14.

Le dernier niveau de lecture met en lumière la personnalité de Simone Kahn qui rayonne au long de l’exposition. À chaque étape, le choix des lettres exposées et des documents iconographiques confirme son rôle actif d’agent et d’interlocutrice privilégiée pour André Breton. Par ailleurs, des citations extraites de la correspondance entre Simone Kahn et sa cousine Denise Lévy sont insérées, en transparence, entre les lettres d’André Breton, offrant ainsi un admirable contrepoint aux propos du poète. Deux grands espaces disposés en ouverture et clôture complètent le portrait de Simone Kahn, vue sous l’œil des surréalistes d’abord, puis en tant que femme surréaliste. Le premier réunit des reproductions de photographies et de dessins par Man Ray et Picabia qui la représentent, des poèmes d’Aragon et de Breton qui la mentionnent ainsi que des dédicaces de ce dernier. Le deuxième regroupe cette fois ses propres contributions au surréalisme. D’abord comme intervenante directe, avec le manuscrit original du texte automatique intégral de 1924 dont un extrait seulement fut publié sous les initiales « S.B. » dans le premier numéro de La Révolution surréaliste, mais aussi avec des reproductions de jeux, d’un cadavre exquis ainsi que d’une « Enquête sur la sexualité » de 1929. Puis, plus tard, comme galeriste, critique et historienne, avec notamment sa conférence sur la peinture surréaliste à Lima en 1965 et sa contribution à l’exposition de 1975 à la Galerie Schwarz sur le cadavre exquis. Deux voix résonnent ainsi dans cette exposition où s’entrelacent l’intime, le collectif, le quotidien, le rêve et l’amour admirable.

Simone Breton, c. 1925 (photographie © Archives Simone Kahn)
Simone Breton, c. 1925 (photographie © Archives Simone Kahn)

Exposition organisée en collaboration avec les Archives Sylvie Collinet-Sator, les Archives de l’Association Atelier André Breton, Paris Sciences & Lettres, l’École Normale Supérieure et la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Commissariat : Katia Sowels et Jules Colmart Scénographie : Jennifer Douzenel

Stéphane Mallarmé, Eventail de Madame Mallarmé

(photo J.-L Charmet)

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