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Jean Echenoz, Roman, Rotor, Stator. Compte rendu de Marie-Annick Gervais-Zaninger

Page publiée le 24 février 2018

Jean Echenoz a publié depuis 1979 dix-sept livres, chez son éditeur favori, les Éditions de Minuit. Il est resté fidèle à cette maison et il a consacré un petit livre d’hommage à son directeur Jérôme Lindon, à la mort de celui-ci, au titre éponyme. Des extraits de sa correspondance avec celui-ci (qui a dirigé la maison d’édition depuis 1948), sont présentées au public, ainsi que des photographies qui le montrent en compagnie de plusieurs des écrivains qui y sont publiés, comme Christian Gally, Tanguy Viel, Patrick Deville, Christian Gailly, ou encore François Bon.

L’œuvre d’Echenoz a trouvé une reconnaissance auprès de la critique universitaire (comme en témoignent plusieurs essais littéraires que l’on peut consulter sur place) et a également été couronnée par plusieurs Prix : Le Méridien de Greenwich a reçu le Prix Fénéon 1979, Cherokee le Prix Médicis en 1983, Lac le Grand prix du roman de la Société des gens de Lettres en 1989, Les Grandes Blondes le Prix Novembre en 1995 et Je m’en vais le Prix Goncourt en 1999. Ces succès ne doivent pas faire prendre Echenoz pour un écrivain facile, ce serait méconnaître la complexité de son écriture qui joue avec les codes du langage comme avec les distinctions génériques. L’auteur a accompagné la préparation de cette exposition, qui est pour lui « une photographie prise des quelques dizaines d’années où il a travaillé sur ses romans ».

C’est en 1979, à l’âge de 32 ans, qu’il entre en littérature avec un premier roman intitulé Le Méridien de Greenwich (déjà un roman d’espionnage et déjà une allusion à la géographie avec cette ligne imaginaire qui sert à mesurer la longitude). S’il privilégie certains sous-genres romanesques (non sans distanciation et dérision), tels le roman d’aventure (dont L’équipée Malaise, 1986), le roman d’espionnage, ou le roman policier (Cherokee, 1983), il a aussi publié des romans biographiques : Ravel en 2006, consacré au musicien et compositeur, Courir qui évoque l’athlète Emile Zatopek en 2008, et Des éclairs (2010) inspiré par l’inventeur américain d’origine Serbe Nicolas Tesla.

Pour les organisateurs de cette exposition, il s’agit de mettre visuellement en évidence la fantaisie jubilatoire de cet écrivain qui utilise en les détournant les codes romanesques, sollicitant la connivence du lecteur qui, tout en étant sensible au travail de subversion, reconnaît les règles d’écriture d’un genre, par exemple ceux du roman noir, inventé par des écrivains américains, à la manière de Dashiell Hammett, où figurent des ingrédients comme les personnages de gangsters, la corruption politique et policière, la toute-puissance de l’argent, le recours à la violence.

Construite en trois moments (« La fiction et ses rouages », « La diction et ses jeux », « Sur la scène du roman »), l’exposition a pour objet de montrer les mécanismes de écriture d’Echenoz. L’image de la mécanique est omniprésente pour définir le travail de l’auteur. Le titre même de l’exposition met l’accent sur le rapport entre le genre romanesque et ces deux mouvements opposés que sont le « Rotor » et le « Stator » ; le premier désigne la partie en rotation d’une machine, mécanique ou électrique, qui interagit avec la partie fixe (statique) appelée le « stator ». Donc, d’un côté, ce qui lance le mouvement, de l’autre ce qui l’arrête.

Cette image apparaît dans le titre de la première section de l’exposition, « La fiction et ses rouages », ce dernier terme référant à chacune des pièces d’un mécanisme. La fiction est « lancée » par des éléments qui mettent en marche le travail de création ; un certain nombre nous sont présentés, de ceux qui nourrissent, de son propre aveu, l’imagination d’Echenoz : des cartes postales, des illustrations de magazines ou de catalogues (par exemple sur les vêtements destinés aux sports extrêmes ou aux Inuit), des dépliants de la NASA, des photographies (portraits ou décors urbains en particulier), des clichés cinématographiques, des partitions musicales (de Ravel), ou encore la retranscription manuscrite, par l’écrivain, d’articles du journal L’Equipe, des années 40 aux années 2000.

L’exposition est placée sous le signe du mouvement, qui génère à différents niveaux l’œuvre romanesque d’Echenoz. Le lecteur de ses romans est invité en effet à suivre la narration à travers des intrigues complexes, enchevêtrées, dont la résolution finale lui est souvent refusée. La connivence établie par le romancier va de pair avec un jeu constant de « manipulation », à travers différents procédés comme l’enchevêtrement des intrigues qui fait de l’espace romanesque un vrai labyrinthe, ou les jeux sur le langage (les « gags » verbaux, selon la formule utilisée).

La loi du mouvement des personnages est matérialisée par les déplacements des personnages dans l’espace, qu’illustre, au début de l’exposition, un atlas imaginaire où sont indiqués les parcours de ces personnages à travers les continents. La scénographie de l’ensemble de l’exposition illustre cette dynamique qui mobilise le lecteur comme les personnages, et invite les visiteurs à se déplacer eux-mêmes selon un parcours circulaire, dans le sens des aiguilles d’une montre. Certains des romans d’Echenoz ont été qualifiés de "romans géographiques", comme Le Méridien de Greenwich, L’Équipée malaise, qui se déroule entre la France et la Malaisie, Je m’en vais dont l’action se déroule partiellement dans les régions arctiques, Les Grandes Blondes (1995), dont les personnages se déplacent entre l’Inde, l’Australie et Paris, ou encore Nous trois, dont le personnage-narrateur, DeMilo, accomplit des voyages dans l’espace, et, revenu sur terre, parcourt la planète entière. Dans le dernier roman paru, Envoyée spéciale (2016), parodie du roman d’espionnage, une dénommée Constance est enlevée par des agents de services de renseignements gouvernementaux, qui, après l’avoir emmenée dans la Creuse, l’envoient en Corée du Nord, avec pour mission de séduire l’un des conseillers de Kim Jong-un afin de déstabiliser le régime de Pyongyang.

Mais ces « romans d’aventure » (si l’on peut utiliser cette étiquette problématique) retracent souvent un parcours plus circulaire que linéaire, les personnages retournant à leur point de départ après un laps de temps plus ou moins long, sans que leur périple ait débouché sur une quelconque acquisition. Ce qui démystifie le désir d’ailleurs et révèle la vanité du changement : « ce n’était que cela ». Plusieurs des romans s’achèvent sur cette touche finale désenchantée ; ainsi Lac : « C’est bon, dit-il, ça va. Laissez-moi là. »

L’exposition réunit une riche collection de tapuscrits et manuscrits originaux et de carnets de notes, qui permettent de mesurer le travail d’écriture du romancier, l’étape préparatoire (32 fiches figurent le plan de Cherokee, avec un code couleur pour les personnages), mais aussi les repentirs et corrections (un tapuscrit peut présenter jusqu’à cinq états différents). Elle affiche de nombreuses citations de l’auteur, qui constituent en particulier des réflexions sur l’écriture, les sources d’inspiration (ou les éléments déclencheurs de la fiction) et ses « mécanismes ». « Je n’invente rien » affirme Echenoz, qui explique la diversité des stimuli qui peuvent lancer son travail d’écriture. Sont présentés en particulier des documents audiovisuels et photographiques, des documents d’archives et des extraits topographiques qui rappellent le grand intérêt que porte Echenoz au cinéma, cet art du mouvement, mais dont le romancier souligne aussi les artifices et les conventions. L’écrivain a évoqué l’influence qu’a exercée sur lui le cinéma dans une interview sur Europe 1, dans l’émission La voix est livre, en décembre 2017. « À une époque, je passais ma vie au cinéma. Par plaisir, par curiosité, car c’était un art qui m’intéressait », explique-t-il, soulignant ses « emprunts » à l’écriture filmique : « Je pense au cadrage, au plan, au mouvement de caméra et au son, surtout au son ». Le Méridien de Greenwich (1979) et Lac (1989) s’inspirent du film d’espionnage, Au piano (2003) de la science-fiction. Plusieurs romans font du cinéma un élément de l’intrigue ; ainsi dans L’Équipée malaise (1986), sont évoqués les films hollywoodiens, par exemple une comédie intitulée Some can run, avec Shirley Mac Lane, Dean Martin et Frank Sinatra. Echenoz joue avec les codes cinématographiques comme avec les codes littéraires, montrant l’effet d’hypnose que produit la vision d’un film, ou ironisant sur le culte des stars, qui jouent des rôles stéréotypés comme la femme fatale ou le crooner. L’exposition présente quelques extraits de films et des affiches représentant de célèbres stars du cinéma, et cite plusieurs des films qui l’ont inspiré, comme Ghost Dog de Jim Jarmusch, La Règle du jeu de Renoir ou La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock.

Peuplé de personnages types (comme le détective, l’artiste ou l’inventeur), l’univers d’Echenoz comporte aussi tout un bestiaire avec des animaux plus ou moins sympathiques : le chien de traîneau (Je m’en vais), le rat, l’éléphante (Topsy dans Des éclairs), les insectes parasites (14, 2012), le perroquet (Morgan dans Cherokee, ou encore le pigeon, dont il brosse dans Des éclairs (2010) un portrait très péjoratif : « Le pigeon couard, fourbe, sale, fade, sot, veule, vide, vil, vain. Jamais émouvant, profondément inaffectif, le pigeon minable et sa voix stupide. Son picotage absurde. Son occiput décérébré qu’agite un navrant va-et-vient. »

Quant aux lieux privilégiés de l’univers romanesque d’Echenoz, l’exposition en propose quelques images ; il s’agit souvent d’un décor urbain, et en particulier de Paris, longuement arpenté par les personnages au cours de leur quête, et dont le narrateur souligne le caractère hétéroclite, des « beaux quartiers » à des lieux plus ou moins « mal famés ». Comme Jacques Réda, Echenoz, est, de son propre aveu, un infatigable promeneur.

Est aussi présente la figure de Ravel (1875-1937) auquel il a consacré une biographie romancée, Ravel (2006), qui fait partie, on l’a dit, de la série des romans biographiques, « vies imaginaires », par référence au livre homonyme de Marcel Schwob paru en 1896. Une fois encore, l’impulsion du travail d’écriture a été donnée par un fait biographique, la visite de la maison du compositeur à Montfort-l’Amaury. Echenoz a transcrit des carnets de notes du musicien, qui nous sont montrés, ainsi qu’une photographie de Ravel au piano (avec une cigarette à la bouche), dont la description constitue un paragraphe du roman : « Il est assis à son piano, seul chez lui, une partition devant lui, cigarette aux lèvres et toujours impeccablement peigné. […] » Dans la même vitrine, le visiteur peut voir la page de couverture d’une thèse de doctorat en médecine que le romancier a utilisée pour évoquer la maladie qui a affecté les dix dernières années de Ravel (que retrace librement Ravel), maladie dont la nature nous reste inconnue, certains experts ayant envisagé la maladie de Creutzfeldt-Jakob ou une maladie neurodégénérative.

Une série de citations, disséminées dans les différentes parties de l’exposition, met en lumière le jeu de provocation auquel se livre Echenoz avec son lecteur. Cette désinvolture apparente se manifeste par de nombreuses adresses à ce lecteur pris à parti, qu’il s’amuse à féliciter ou à critiquer, dont il teste le bagage littéraire par des jeux intertextuels. Il se livre ainsi à des parodies des romans de Flaubert, postulant la connivence d’un lecteur sensible à cette réécriture qui est à la fois un hommage à l’auteur de Madame Bovary et un clin d’œil au lecteur, comme on le voit dans le panneau intitulé « Réécriture humoristique ». Ainsi dans Je m’en vais, le narrateur parodie, à propos des déplacements d’un des personnages, Baumgartner, un passage célèbre de L’Éducation sentimentale : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. » Echenoz reprend la même construction qui énumère différents éléments déceptifs du voyage : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des restoroutes, Les réveils acides des chambres d’hôtel pas encore chauffées, L’étourdissement des zones rurales et des chantiers, L’amertume des sympathies impossibles. »

Dans Au piano (2003), on trouve la parodie de l’incipit du roman de Flaubert Bouvard et Pécuchet (1881) : « Deux hommes parurent. L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue. Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent à la même minute, sur le même banc. » Ce qui donne dans le texte d’Echenoz : « Deux hommes paraissent au fond du boulevard de Courcelles, en provenance de la rue de Rome. L’un de taille un peu plus haute que la moyenne, ne parle pas. Sous un vaste imperméable clair et boutonné jusqu’au cou, il porte un costume noir ainsi qu’un nœud papillon noir. […] L’autre qui l’accompagne est d’apparence tout opposée : plus jeune, nettement moins grand, menu, volubile et souriant trop […]. » La structure duelle (deux hommes) correspond à une pratique chère à Echenoz qui aime les figures par deux : « C’est tout à fait clair, tout ira par deux, toujours plus ou moins par deux », affirme l’un des personnages de L’Équipée malaise (1986) – précisons d’ailleurs que, dans une interview, le romancier affirme que cette phrase lui a été suggérée par son éditeur Jérôme Lindon. Echenoz aime jouer sur les effets de symétrie ou de contraste que permet le chiffre 2. Ses personnages vont par paire, qu’ils soient assortis (comme Ripert et Bock, les enquêteurs de Cherokee) ou totalement opposés. Ses intrigues romanesques sont souvent construites selon une structure binaire, avec par exemple deux histoires qui se croisent.

Le jeu avec les allusions à d’autres livres ou à des films se prolonge dans un constant jeu avec les mots. À propos des manipulations stylistiques auxquels se livre Echenoz, il est proposé au visiteur de lire quelques zeugmas : il affectionne particulièrement cette figure de rhétorique qui consiste à rattacher syntaxiquement à un mot deux compléments qui ne se construisent pas de la même façon ou qui ne correspondent pas au même emploi de ce mot. On peut citer aussi le principe de « récursivité », procédé qui consiste à appliquer une même règle plusieurs fois, par exemple avec une longue énumération d’épithètes juxtaposés ou de subordonnées relatives. Un exemple cité : « Il regarda Carrier qui regardait Albin, qui regardait Lafon qui ne regardait rien. » (Le Méridien de Greenwich)

Echenoz s’amuse à « décevoir » le lecteur, à tromper son attente en coupant court brusquement, dans une « rhétorique de l’expéditif » (selon la formule utilisée sur un panneau explicatif de l’exposition), à « feindre de minorer l’intérêt de son histoire » - ou celui de ses personnages. Jeu qui rappelle le double mouvement d’élan et de retombée qui marque souvent la vie des personnages : « Il y a dans son œuvre un mouvement à deux figures, le côté libérateur et voyageur, mais aussi le côté plus déceptif, avec le retour et l’ennui. » Un exemple, dans Le Méridien de Greenwich : « Mais voilà, à peine arrivés sur l’île, la situation avait séché sur pied comme un plant inarrosé. Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu ; à l’effervescence, la répétition ; au rotor, le stator. » Citation dont les deniers mots ont inspiré le titre de l’exposition. Est aussi cité un extrait de Je m’en vais, révélateur de la posture désinvolte qu’adopte le narrateur : « Nous n’avons pas pris, depuis presque un an que nous le fréquentons, le temps de décrire Ferrer physiquement. Comme cette scène un peu vive ne se prête pas à une longue digression, ne nous y éternisons pas : disons qu’il est un assez grand quinquagénaire brun aux yeux verts, ou gris selon le temps, disons qu’il n’est pas mal de sa personne. […] »

On l’aura compris, cette exposition originale invite le lecteur familier de l’œuvre à retrouver un paysage familier, et incitera les autres à s’aventurer dans le labyrinthe qu’elle nous propose, attirés peut-être par le goût de la dérision qu’elle met très bien en valeur.

Stéphane Mallarmé, Eventail de Madame Mallarmé

(photo J.-L Charmet)

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