Accueil du siteLa bibliothèqueArchives2010André Breton et Julien Gracq : une amitié littéraire, par Marie-Claire Dumas

Dons et acquisitions récents

André Breton et Julien Gracq : une amitié littéraire, par Marie-Claire Dumas

Correspondance (mai 1939 – mai 1966)

Page publiée le 17 février 2010, mise à jour le 22 février 2014

Marie-Claire Dumas propose ici, avec l’accord des ayants droit, un parcours de la correspondance échangée par Julien Gracq et André Breton, désormais présente en totalité dans les collections de la Bibliothèque.


Lors de la vente Julien Gracq organisée par l’Étude Couton-Veyrac à Nantes le 12 novembre 2008, la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet a fait l’acquisition d’un ensemble de 33 lettres et cartes postales adressées par André Breton à Julien Gracq. Elles viennent donner leur juste réponse aux 47 lettres et cartes postales de Julien Gracq à Breton que ce dernier avait léguées à la Bibliothèque en 1966.

Ainsi, de façon inespérée, se trouve rétabli le fil de la correspondance de qualité exceptionnelle échangée par les deux écrivains. La restitution, dans sa continuité et son intégralité, d’un dialogue qui s’est poursuivi pendant plus de 25 ans appartient à la vocation fondamentale de la Bibliothèque. L’intérêt de cette acquisition pour la bibliothèque a amené Mme Sabine Coron, sa directrice, à faire préemption. Le montant de l’adjudication atteignant 75 000 €, elle a réussi à réunir dans un délai très court la somme manquante de 30 000 €, indispensable pour la confirmation de l’achat. Cette somme a pu être rassemblée auprès d’institutions et de généreux donateurs. Pour sa part, Doucet Littérature a contribué avec un don de 5 000 €, sans parler des apports que des membres ont offerts à titre individuel : exemple de l’appui que notre association peut offrir aux initiatives prises par la Bibliothèque.

Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail d’une correspondance dont la richesse et l’intensité nous avaient été révélées par la soirée de présentation organisée par Sabine Coron en décembre 2008. Quand les délais fixés par dispositions testamentaires l’autoriseront, la publication de cet échange fera date : elle révélera à la fois l’admiration mutuelle des deux écrivains, leurs inquiétudes communes devant l’imminence de la guerre en 1939, leurs critiques et leurs interrogations sur le sort de la littérature dans l’après-guerre (devenue alors, selon l’expression de Julien Gracq, « la littérature à l’estomac »). Elle fera voir la distance dans la proximité que Gracq maintient toujours par rapport au groupe surréaliste. Comme le montre fortement son livre André Breton. Quelques aspects de l’écrivain publié en 1948, ce qui le retient dans le surréalisme, c’est « l’âme d’un mouvement », c’est « une certaine manière de poser la voix », c’est la qualité d’une personne et d’une œuvre. C’est Breton lui-même.

Quand, en mai 1939, Julien Gracq adresse non sans anxiété Au château d’Argol, son premier roman, à André Breton, il se détermine en lecteur averti de l’ensemble de l’œuvre de son aîné, après « de longues années d’admiration lointaine » comme il l’écrit dans sa lettre de 1951. Aussi la lettre que Breton lui adresse le 13 mai 1939 ne peut-elle que le combler :

Lettre d'André Breton à Julien Gracq - 13 mai 1939
Lettre d’André Breton à Julien Gracq
13 mai 1939

Gracq répond aussitôt de Quimper, le 18 mai : « J’ai attendu que vous m’écriviez depuis que je vous ai envoyé ce livre, et votre lettre me cause une grande émotion ». Le contact épistolaire immédiatement établi se poursuit jusqu’à une première rencontre le 17 août, à Nantes, ville hantée pour Breton par le souvenir de la lecture envoûtante de Rimbaud qu’il y a faite en 1915. De cette rencontre intense avec Gracq, Breton évoquera plus tard le souvenir toujours vif dans la lettre que, le 24 juillet 1946, il adressera à Gracq qui se retrouve justement à Nantes : « Les syllabes qui composent l’adresse de cette lettre sont inséparables pour moi de l’émotion que j’ai éprouvée à vous connaître, d’abord à travers Argol puis dans Nantes. » La déclaration de guerre en septembre 1939 interrompt brutalement les projets des deux écrivains de créer une nouvelle revue.

Après cinq ans de suspension, la communication se renoue en novembre 1944 quand Gracq cherche à contacter Breton alors aux États-Unis : « Que devenez-vous ? » demande-t-il. À quoi Breton répond de New York, le 23 février 1945 : « Je n’avais pas cessé de m’inquiéter de vous depuis 1940, vous sachant prisonnier sans autre détail. Votre carte a mis près de trois mois à me parvenir. » Les échanges, auxquels la guerre avait mis fin abruptement, reprennent leur cours régulier et affectueux dès le retour de Breton en France en 1946. Julien Gracq découvre Arcane 17 tandis que Breton salue Un beau ténébreux.

L’année 1948 marque un temps fort dans l’approfondissement de leurs rapports. En effet, Gracq publie deux ouvrages qui touchent de près au surréalisme. D’une part dans son essai André Breton. Quelques aspects de l’écrivain, il brosse un portrait magistral de Breton, mettant en valeur à la fois l’animateur du mouvement surréaliste et l’écrivain de haute volée. Pourtant, comme le montre sa lettre du 26 juin 1946, ce n’est pas sans scrupules qu’il avait entrepris cette étude qui lui tenait à cœur : « Si je connais bien vos ouvrages, dit-il, je vous connais personnellement très peu. »

D’autre part, Gracq publie, également en 1948, une pièce de théâtre inspirée par la légende du Graal, Le Roi pêcheur qu’il présente dans un avant propos comme pouvant figurer le destin du mouvement surréaliste. Il établit un parallèle saisissant entre le compagnonnage de la Table ronde, sa « quête passionnée d’un trésor idéal », et l’aventure surréaliste, caractérisée par « la hantise quasi-hypnotique de la découverte imminente » et par sa perpétuelle ouverture « au hors la loi, à l’inconnu ». Dans sa lettre du 21 juillet 1948, Breton ne ménage pas son enthousiasme : « Le Roi pêcheur est une merveille. Vous n’avez jamais rien donné d’aussi beau. L’atmosphère du drame est inouïe, le lieu est sublime, ce paysage-plaie annule tous les autres. La thèse du livre est d’une vérité et d’une grandeur confondantes : c’est d’ailleurs l’évidence même et l’on s’en veut de ne pas avoir compris cela tout seul. » L’insuccès du Roi pêcheur à la scène en 1949 n’entamera nullement l’admiration de Breton qui écrit le 28 avril 1949 : « Il y a en elle [cette pièce] tout ce qu’il faut pour qu’elle crève les nues de l’incompréhension et de l’indifférence et marque la cime de la philosophie poétique de ce temps. » Cet attachement au Roi pêcheur s’exprime encore longtemps après, quand Breton évoque dans un carte du 7 août 1956, son ascension à Montségur : « tout au long de l’escalade, c’est Le Roi pêcheur qui me guidait. […] Tout en haut il m’a semblé qu’on pouvait rencontrer les éminences de soi-même. »

Cette entente profonde des deux écrivains sur ce que Breton appelle la « philosophie poétique » se manifeste sans réserve dans leur commune détestation de l’existentialisme de Sartre ou des engagements communistes d’Aragon ou d’Eluard. Toutefois Gracq reste distant par rapport au groupe surréaliste dont il n’apprécie pas les querelles et les turbulences. Ainsi malgré les arguments pressants de Breton, il refuse de témoigner en faveur des surréalistes qui se sont livrés en novembre 1962 à une expédition punitive contre Georges Hugnet, accusé de propos malveillants à l’égard de Benjamin Péret dans le journal Arts. S’il se tient en marge par rapport au groupe, il demeure proche de Breton, dont la personne et la pensée incarnent véritablement à ses yeux le projet surréaliste. Sensible à la réserve de Gracq, André Breton ne lui en tient pas rigueur, comme le montre la dernière carte qu’il lui adresse de Quimper le 6 mai 1966, quelques mois avant de mourir :

Carte postale d'André Breton à Julien Gracq - 6 mai 1966
Carte postale d’André Breton à Julien Gracq
6 mai 1966

Témoignages d’admiration et d’intelligence mutuelles, les échanges épistolaires d’André Breton et de Julien Gracq donnent l’exemple précieux d’une haute amitié littéraire.

Stéphane Mallarmé, Eventail de Madame Mallarmé

(photo J.-L Charmet)

© 2005-2011 Doucet Littérature
Site réalisé avec SPIP, hébergé par l’AUF