Accueil du siteLa bibliothèqueArchives2014LivrEsC, Livre espace de création à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet

LivrEsC, Livre espace de création à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet

de Mallarmé aux artistes contemporains, en compagnie de Julius Baltazar, "l’Homme papier"

Page publiée le 25 juillet 2014, mise à jour le 11 septembre 2014

Cette importante exposition, qui est présentée par la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet à la galerie 24 Beaubourg, Paris 3ème, du 12 juin au 19 juillet 2014, est l’objet d’un compte rendu de Brigitte Benoist ainsi que d’une présentation par l’équipe de recherche qui, de 2011 à 2014, a travaillé sur ces livres issus de la collaboration de poètes, de peintres, de typographes et d’éditeurs.


Compte rendu de Brigitte Benoist.

L’exposition LivrEsc que nous présente la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet à la Galerie 24Beaubourg est exceptionnelle à plus d’un titre. Nous ne pouvons accéder que partiellement aux fonds de la bibliothèque, soit par consultation en salle de lecture, soit à l’occasion de prêts pour une exposition, soit lors de présentations à la Sorbonne, que les conditions de sécurité rendent difficiles d’accès.

L’exposition est ouverte au public et présente une soixantaine de livres et manuscrits sur le thème "Livre Espace de création de Mallarmé aux artistes contemporains". Elle est faite en partenariat avec l’Université Paris 3 Sorbonne nouvelle et a bénéficié du soutien de Doucet littérature.

Le parcours proposé s’articule en sept sections : la première est consacrée à Un coup de dé jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé. Les six suivantes, tout en suivant un ordre chronologique de 1893 à 2014, proposent différentes approches du dialogue entre un écrivain et un peintre, mis en œuvre par des typographes et des imprimeurs, souvent suscité par un éditeur.

Cette exposition commence avec dix versions de Un coup de dé jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé depuis la première publication en 1897, la seule du vivant de l’écrivain, jusqu’à la spatialisation de ce poème, en 2014 par Albert DuPont. Ces dix éditions font un résumé passionnant des différentes formes de la création graphique dans un livre : typographie inventive - celle voulue par Mallarmé ne sera qu’incomplètement éditée-, calligraphie et lithographies (André Masson en 1961 ), voire suppression du texte remplacé par de simples noirs et blancs (Marcel Broothaers en 1969) jusqu’à la transcription sérigraphiée sur six plaques de plexiglas (Albert DuPont 2014). Un siècle après sa première publication, le poème dont la typographie déconcertante était une création à part entière continue d’inspirer les artistes contemporains.

Tout au long des six autres sections, des livres nous montreront les variations de ce dialogue : soit l’écrivain est aussi l’illustrateur par exemple : Les minutes de sable mémorial d’Alfred Jarry, soit l’écrivain et le peintre travaillent ensemble : Guillaume Apollinaire et André Derain, André Gide et Maurice Denis, Blaise Cendrars et Fernand Léger, Bernard Noël et Olivier Debré...soit encore les dessins précèdent le texte : Man Ray et Paul Eluard, Viera da Silva et André Frénaud, soit le texte est illustré bien après sa publication : Pablo Picasso pour La Maigre d’ Adrien de Montluc, mise en page d’ Iliazd, Roberto Matta pour Ubu roi d’Alfred Jarry. La simple énumération de ces quelques exemples parmi les chefs d’œuvres exposés qui appartiennent tous à la BLJD devrait suffire à souligner l’exceptionnel intérêt de cette présentation.

Enfin la dernière salle présente des livres de Julius Baltazar. Julius par la calligraphie et la peinture de toutes les pages fait du texte des poètes un univers où la couleur et le dessin sont l’expression de sa propre lecture. Par ailleurs, ses toiles jalonnent de façon continue l’ensemble de l’exposition.

Un livret descriptif, riche d’informations, est à la disposition des visiteurs.

Albert DuPont, "Poème Mallarmé" et "Poème bloc", sérigraphiés sur plaques de plexiglass, mises en espace, 2014
Albert DuPont, "Poème Mallarmé" et "Poème bloc", sérigraphiés sur plaques de plexiglass, mises en espace, 2014
Marcel Schwob et Georges de Feure, La Porte des rêves, 1899
Marcel Schwob et Georges de Feure, La Porte des rêves, 1899

Présentation par Sophie Lesiewicz du séminaire qu’elle a animé avec Hélène Campaignolle et de l’exposition de 2014 qui conclut ces trois années de recherche.

L’action 1 du programme ANR Livre Espace de création consiste en la conception d’une bibliothèque numérique critique de livres de création, de 1875 à nos jours, issus des collections de la BLJD.

Chaque titre sélectionné fait l’objet d’une numérisation intégrale et de la rédaction d’une notice analytique intégrant des éléments de codicologie quantitative ainsi qu’une analyse précise de la typographie et de la mise en page. Cinquante titres seront en outre accompagnés d’une notice critique.

La sélection des ouvrages et la rédaction des notices analytiques et critiques nécessitaient de consulter les spécialistes des œuvres pressenties. Pour ce faire, un séminaire a été organisé sur trois ans (2011-2014), intitulé « Livre / Poésie : une histoire en pratique(s) ».

A l’issue de la première année du séminaire, ses organisateurs ont souhaité pouvoir le valoriser, sous la forme de la publication des actes mais aussi au moyen d’expositions.

Une première exposition a été organisée en décembre 2012, proposant aux visiteurs de découvrir une sélection (seulement, faute de place) d’ouvrages traités lors de la première année du séminaire.

Une seconde exposition, organisée en juin-juillet 2014, regroupe une sélection du corpus traité en séminaire lors des années 2 et 3.

LivrEsC est une exposition qui propose de découvrir le livre contemporain comme espace de création, lieu de dialogue noué entre les plus grands peintres et poètes avec la complicité d’éditeurs et de typographes de génie. Picasso y côtoie Tzara, Eluard répond à Man Ray, Cendrars entre en résonance avec Léger, tandis que leurs intuitions et fulgurances sont relayées par des artistes plus contemporains – André Frénaud et Maria-Elena Vieira da Silva, Yves Bonnefoy et Geneviève Asse.

Issues des collections prestigieuses de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, les œuvres exposées donnent à voir la diversité de la création artistique et poétique dans le livre, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui : livre illustré livre de peintre, livre d’artiste, livre-objet.

Le parcours se veut à la fois thématique et historique : l’exposition s’ouvre sur l’œuvre poétique majeure de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, pour en présenter les éditions, les interprétations et réinventions, depuis la fin du XIXe jusqu’à l’aube du XXIe siècle. Puis cinq grandes étapes de la création dans le livre sont mises en lumière : le tournant du XIXe et du XXe siècle ; autour de la Grande Guerre ; les années trente ; les explorations du livre après 1945 ; les créations du dernier tiers du XXe siècle. Toutes font la part belle au rôle des poètes éditeurs et typographes.

Rythmée par les toiles lumineuses et graphiques du peintre Julius Baltazar, dont on découvrira également dans les dernières salles les livres réalisés avec des poètes contemporains, l’exposition pose la question des liens du livre et de la création plastique en offrant une mise en regard de l’oeuvre imprimée et de l’oeuvre picturale dans une confrontation rarement proposée dans l’espace muséal.

I. Mallarmé réédité et réinterprété

Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard : éditions, rééditions, transpositions

Les éditions et réinventions de l’oeuvre poétique majeure de Stéphane Mallarmé, Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard, depuis 1897 jusqu’aux dernières éditions et transpositions entrées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet sont présentées ici : celles des artistes contemporains Honorine Tepfer et Albert DuPont, les transpositions visuelles étonnantes du peintre Masson ou de l’artiste belge Broodthaers jusqu’aux éditions marquantes du Coup de dés conçues par Tibor Papp et Mitsou Ronat ou Isabella Checcaglini. Autour de ces multiples interprétations du Coup de dés, l’artiste lettriste Albert DuPont a imaginé un dispositif de lettres, mots, signes et couleurs déployant en transparence les pages spatialisées du poème mallarméen.

II. Images et ornements du livre illustré au tournant du siècle

L’esthétique du livre illustré au tournant du XIXe et du XXe siècle est présentée dans toute sa diversité. En réaction à la typographie industrielle, hésitant entre recours à la tradition (imagerie médiévale, esthétique de l’incunable, xylographie extrême-orientale) et innovations typographiques, le livre déploie des facettes changeantes. Du Voyage d’Urien d’André Gide et Maurice Denis en 1893 à La Porte des Rêves de Marcel Schwob et Georges de Feure en 1899, en passant par les images gravées d’Alfred Jarry, Max Elskamp ou Auguste Lepère, une imagerie du livre, précieuse ou rêveuse, spirituelle ou orientale, déploie ses fastes à travers ornements et illustrations. Cette inspiration est encore sensible en 1928 chez André Suarès, héritier du symbolisme et compagnon des premières heures de la bibliothèque de Jacques Doucet. Les recherches typographiques d’Alfred Jarry aidé de Charles Renaudie, ou d’Auguste Lepère choisissant la police Auriol pour les caractères d’À Rebours, soulignent l’attention nouvelle portée aux formes graphiques du texte au tournant du siècle.

III. L’Esprit nouveau du livre

autour de la Grande Guerre : l’Esprit nouveau des poètes et des peintres

L’Enchanteur Pourrissant d’Apollinaire, édité en 1909 par Kahnweiler avec les bois de Derain, est un livre de transition, marqué par l’esthétique du livre ancien et le néo-primitivisme des gravures, servi par l’impression de Paul Birault, qui réalisera aussi des plaquettes de Reverdy, de Soupault et un certain nombre de calligrammes.

En une dizaine d’années, l’art du livre est bousculé par les visions des futuristes et le souffle de « L’Esprit nouveau » proclamé par Apollinaire en 1917. Ainsi en témoignent les collaborations de Dermée et Laurens, Cendrars et Léger, Reverdy et Matisse.

IV. Transgressions dada et surréalistes

l’objet/livre dans les années 1930

Les recherches dada et surréalistes après-guerre déplacent encore les limites de l’invention plastique et formelle dans le livre, notamment en insérant collages, montages et photographies. C’est le cas de l’emblématique ouvrage La Septième Face du Dé : poèmes-découpages, de Georges Hugnet aidé de son ami Marcel Duchamp. Les artistes surréalistes reformulent aussi les frontières du livre, ouvrant la voie au genre nouveau du livre-objet. Facile de Paul Eluard et Man Ray, La Poupée de Hans Bellmer et Œillades ciselées en branche de Hugnet et Bellmer, s’éloignent des formes traditionnelles de l’illustration bibliophilique, associant liberté d’écriture et fétichisme pour l’objet livre. Leurs expérimentations sont soutenues par une autre génération d’éditeurs d’avant-garde parmi lesquels Guy Levis Mano dit GLM et Jeanne Bucher.

V. Poètes éditeurs typographes

Une famille de poètes travaillant étroitement avec les éditeurs et les typographes, voire qui deviennent eux-mêmes hommes de l’art typographique, voit le jour au XXe siècle. Par leur maîtrise complète de la chaîne de la création, les artistes du livre tels que Guy Lévis Mano dit GLM, Pierre André Benoit dit PAB et Iliazd renouvellent radicalement la mise en page et la spatialisation du poème. Pierre Lecuire a quant à lui magnifié ce qu’il appelait le « livre de poète » : la beauté de la composition typographique de la page égale celle des planches des peintres. Les pages comme fleuries de Jean Vodaine ou l’élégante typographie de Thierry Bouchard viennent aussi témoigner de la figure en voie de disparition du typographe et/ou éditeur-poète.

VI. Livre objets partitions

expérimentations formelles après 1945

Les explorations du livre après 1945 ouvrent de nombreuses voies créatives : les interactions avec l’objet et la partition amènent certains éditeurs et artistes à concevoir des dispositifs qui éloignent le livre de la forme du codex. Tristan Tzara et Picasso, grâce à l’ingéniosité de PAB, conçoivent La rose et le chien, livre-objet combinatoire fascinant qui prophétise les trouvailles étranges des éditions du Soleil noir dans les années 1960 : Alain Jouffroy et Magritte réalisent avec François Di Dio, Aube à l’antipode, sous emboîtage-objet à grelot. À la même époque, le poète Octavio Paz conçoit avec le designer Vicente Rojo le dispositif circulaire coloré de Discos visuales, quand le poète Guez-Ricord incarne ses recherches inspirées dans un livre objet monolithe « mis à livre » par Anik Vinay : La Porte de l’Orient. Le livre en leporello, Cent pour cent conçu par Louis Roquin et Michèle Métail fait interagir les structures visuelles et sonores de la poésie écrite, du collage et de la partition musicale dans une oeuvre totale qui se lit, s’expose et se joue…

VII. Livres d’artistes contemporains du dernier tiers du XXe siècle

Les créations poétiques contemporaines du dernier tiers du XXe siècle rappellent la variété des liens créatifs entre poésie et art dans une illustration libérée des codes figuratifs. André Frénaud et Pierre André Benoit conçoivent le livre fragmentaire d’Éclats et fumées par la campagne avec les pointes sèches quasi abstraites de Vieira Da Silva, Bernard Noël construit le monumental Livre de l’oubli, avec les eaux-fortes de son complice Olivier Debré ; les délicates recherches d’une forme partagée entre André Du Bouchet et Ràfols-Casamada aboutissent, avec l’éditeur Clivages, au livre elliptique Le Surcroît ; Yves Bonnefoy et Geneviève Asse, aidés de François Da Ros, avec Début et fin de la neige explorent les limites de la ténuité artistique quand Jacques Dupin et Valerio Adami creusent un espace sanglant entre livre manuscrit et livre calligraphié. James Sacré et Julius Baltazar proposent quant à eux une poésie typographique sur « livre peint » qui déploie la somptuosité de ses aplats de couleurs : « Écrire comme si j’avais des couleurs dans les mains » proclament ensemble le poète et le peintre.

Julius Baltazar « l’Homme papier »

Des ouvrages peints par l’artiste Julius Baltazar sont associés à ses tableaux et sculptures pour rendre compte de sa « chanson de geste », de la toile qui résiste à tout, au papier si vivant qu’on peut le tuer. Les livres de Baltazar sont surtout manuscrits ou calligraphiés, mais lorsqu’ils sont imprimés, les plus grands éditeurs sont requis, Blaizot, Matarasso, Remy Maure, Rivières, ainsi que les plus fins typographes, comme Da Ros et Huin. Ils dévoilent un long compagnonnage avec les poètes et les artistes, depuis Huevo Filosófico réalisé en 1967 avec ses deux mentors Dali et Arrabal, jusqu’à Rhétorique, créé avec Michel Butor en 2010. Mais Baltazar n’a jamais illustré personne, « c’est toujours lui qui commence » confie Butor.

Reprenons les mots de Michel S. Bohbot pour décrire ce que Baltazar trace de livre en livre, une voie lactée, atteinte par l’incendie de la couleur, tandis que chaque livre est voulu et conçu comme un tout, un univers, un microcosme.

Les documents reproduits appartiennent à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet

Stéphane Mallarmé, Eventail de Madame Mallarmé

(photo J.-L Charmet)

© 2005-2011 Doucet Littérature
Site réalisé avec SPIP, hébergé par l’AUF