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Atelier Rose Adler, compte rendu par Alice Caillé et Hélène Leroy

Page publiée le 14 décembre 2014, mise à jour le 10 janvier 2015

Animé par Isabelle Diu, l’atelier a été consacré par deux jeunes chercheuses, Alice Caillé et Hélène Leroy, à l’œuvre et au destin de Rose Adler, dont elles ont montré le rôle influent dans les milieux artistique et littéraire de l’entre- deux-guerres. Cet atelier s’est tenu au moment où le Journal de Rose Adler (1927-1959) paraissait, dans une édition établie par Hélène Leroy, avec un avant-propos de François Chapon (Éditions des Cendres, voir notre rubrique Les publications de la Bibliothèque Jacques Doucet).

En des prises de parole alternées, Alice Caillé a étudié de façon minutieuse et technique certaines des reliures destinées à Jacques Doucet tandis qu’Hélène Leroy a mis en lumière les épisodes les plus saillants d’une vie toujours passionnément tournée vers la création artistique. Elles ont signé un compte rendu commun de leurs interventions que nous publions ici.

DL


Rose Adler est née à Paris le 23 septembre 1890 dans une famille bourgeoise du 17ème arrondissement, d’un père autrichien travaillant dans la banque et d’une mère d’origine anglaise. C’est du côté de ses fiançailles avec Léon Roger-Marx, à la veille de la première guerre mondiale, qu’il faut peut-être chercher la source de son orientation artistique et de ses sympathies politiques, proches de la gauche et du Front Populaire. Léon était le troisième fils de Roger Marx, haut fonctionnaire de l’administration des Beaux-Arts, également critique et collectionneur, passionné par les arts décoratifs, ce que résumait sa devise : « Rien sans art ». Forts de cette ascendance, le jeune Léon et son frère Claude, qui devint par la suite un historien d’art et un collectionneur renommé, se destinaient à une carrière littéraire.
Mais Léon meurt le 28 mai 1917 des suites d’une blessure à la bataille du Chemin des Dames. Cet événement tragique précipite la vocation artistique de Rose Adler, transformant sa probable destinée d’épouse d’homme de lettres tenant salon, peut-être agrémentée d’une activité artistique, en raison de la nécessité de gagner sa vie indépendamment de toute union matrimoniale.

Cette même année 1917, elle entre à l’École du Comité des Dames de l’Union Centrale des Arts Décoratifs (UCAD) où elle se forme à la reliure. Curieuse de tous les aspects de son art, et désireuse de se perfectionner, elle apprend, simultanément à sa formation, à maîtriser chez Henri Noulhac (1866-1931), le savoir-faire subtil de la dorure : « Là, j’eus la révélation du beau métier et la conviction qu’aucune invention du goût le plus parfait ne tient si le livre n’est parfaitement construit. » [1]
Au début des années 1920, ses premières reliures sont exposées et remarquées. Elle se forge rapidement un nom et une place dans les groupements professionnels d’artistes, tels la Société des Artistes Décorateurs, dont elle est membre à partir de 1923 et où elle expose régulièrement jusqu’en 1930.

En 1923, le couturier et collectionneur Jacques Doucet remarque son travail lors de la 1ère exposition de l’École du Comité des Dames de l’UCAD au Pavillon de Marsan, où il est venu avec le décorateur et relieur Pierre Legrain. Comme il l’avait fait avec ce dernier, son précédent disciple éclairé, Doucet contribue à stimuler la relieure dans ses recherches plastiques. Jacques Doucet lui confie certains des manuscrits les plus précieux de sa bibliothèque.
L’approche artistique de Legrain, qui réussit à adapter son style propre, nourri des arts africains et océaniens, à tous les domaines, toutes les commandes, et dont elle peut observer le travail chaque jour, est pour elle une révélation. Dès ce moment, elle entre dans un univers esthétique et formel auquel elle sera bientôt identifiée, avec pour ambition une création toujours poussée vers une recherche plus personnelle et exigeante.

De ce point de vue, Doucet considéra que Rose Adler était pour lui une « alliée », selon le mot de François Chapon (conservateur général du patrimoine et directeur, à la fin d’une carrière entièrement passée à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet de 1956 à 1994), ou, comme elle l’a écrit elle-même, le « miroir dans lequel il se voyait sans rides » [2]. Tandis que Legrain est de plus en plus appelé à travailler pour d’autres que lui, Doucet lui substitue sa jeune émule. Il lui transmet sa science de l’harmonie, héritée de la haute couture et il l’encourage à réaliser de multiples objets de mobilier et de décoration : boîtes, portefeuilles, éventails, nécessaires de bureaux, étuis et cadres. Ceux-ci deviendront une de ses spécialités, malheureusement très peu connue aujourd’hui. Elle travaille également pour sa grande amie la bibliophile belge Madame Louis Solvay, rencontrée en 1925 à l’issue de l’Exposition internationale des arts décoratifs, jusqu’en 1957, créant pour elle reliures et objets, et jouant le rôle d’une dame de compagnie et d’un professeur. Grâce au milieu artistique au sein duquel elle évolue, Rose Adler est remarquée pour l’élégance et la modernité de ses reliures, qui s’inscrivent d’abord au sein du mouvement Art déco avant de le dépasser, ainsi que pour les innovations dont elle est l’auteur ou le passeur : ainsi, les incrustations de pierres semi-précieuses, faisant de ses reliures de véritables joyaux ; ainsi, le cuir des doublures poussé jusqu’à se fondre avec les peaux de couvrure, les doublures « bord à bord ».

En juillet 1929, Pierre Legrain meurt, suivi en octobre de Jacques Doucet. Rose Adler en est très affectée. Réunissant auprès d’elle ses relations et ses amis les plus chers, elle prend une part active à la constitution d’une association destinée à faire perdurer l’esprit et la collection du mécène, en particulier la bibliothèque littéraire, léguée à l’Université de Paris. Très impliquée au sein de cette Société des Amis de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, Rose Adler y emploie ses multiples talents jusqu’en 1939, avec une dévotion quasi filiale envers le souvenir du collectionneur.

Dans ses diverses activités, Rose Adler donne toute la mesure de sa polyvalence, chez elle chaque passion appelle une aptitude particulière. Elle pratique la gravure en amateur dans l’Atelier 17 animé par Stanley William Hayter. Ses amis bibliophiles, comme la mécène belge Madame Louis Solvay, apprécient cette connaissance précise de l’estampe et son savoir-faire des métiers du livre. On recherche son œil d’expert lorsqu’il s’agit de trouver une édition originale, un tirage de tête, ou bien de solliciter une illustration, voire une dédicace personnalisée pour donner toute sa valeur à un exemplaire.

Quand elle a encore du temps pour elle, Rose Adler court les concerts, les salles de cinéma, les spectacles de danses, les récitals. Passionnée de photographie, elle prend des clichés des défilés du Front Populaire, assiste à des meetings politiques, aux réunions de la Nouvelle Revue Française et aux premières expositions des Surréalistes.

Son enthousiasme pour les créations nouvelles, mêlé de préoccupations sociales et philosophiques, ajouté au talent particulier qu’elle a de rendre propices et fructueuses les rencontres entre les créatifs de tout bord, lui valent la reconnaissance durable de ses pairs. C’est pourquoi dans cette effervescence artistique du Paris des années 1930, on trouve la trace de Rose Adler auprès de nombreuses personnalités du monde des arts.

Avec Sonia Delaunay, qui présente Tapis et Tissus, Rose Adler est la seconde femme à publier un portfolio, Reliures, dans la collection L’Art International d’Aujourd’hui, qui synthétise les œuvres des principaux représentants du modernisme. Il s’agit du numéro 17 réunissant 50 planches illustrées de reliures contemporaines sélectionnées par ses soins, présentant tous les grands relieurs de sa génération (Pierre Legrain, René Kieffer, Robert Bonfils, Paul Bonet, Georges Cretté, etc. ) ainsi que ses propres créations, réalisées parfois en collaboration avec la photographe Laure Albin-Guillot. En introduction, Rose Adler formule son postulat artistique : « Le relieur moderne est vraiment moderne en ceci : il est au service du texte. Il veut l’entendre, le faire entendre. Il l’épouse, il l’exalte. Pourtant, il se refuse la description, car toute description serait une illustration. »

Proche de Pierre Chareau et de sa femme Dollie, mais aussi d’Annie et de Jean Dalsace, les commanditaires de la Maison de Verre, Rose Adler fréquente les différents cercles des architectes décorateurs qui sont nés après l’exposition de 1925.
Si elle admire les œuvres de ses contemporains et collègues, elle leur reproche d’être souvent trop confortablement installés dans la luxueuse mouvance art déco, critiquant leur incurie à se renouveler. Esthétiquement et politiquement, elle se sent beaucoup plus proche des modernistes, dont elle partage l’état d’esprit. C’est sans doute ce qui la conduit à accepter en 1933, l’invitation de Pierre Chareau à entrer à l’Union des Artistes Modernes (UAM), formée dès 1929 autour de Robert Mallet-Stevens, Francis Jourdain et René Herbst, afin de mieux faire partager leurs idées novatrices, face à la trop conservatrice Société des Artistes Décorateurs.
Malgré la crise, l’époque est aux grandes manifestations internationales. Rose Adler participe à nombre d’entre d’elles. Elle est auprès des camarades de l’UAM au Pavillon de France à Bruxelles en 1935, à Milan en 1936, et bien sûr à Paris en 1937, pour l’Exposition Internationale des Arts et Techniques dans la Vie Moderne. Elle est en 1939 aux États-Unis, à New-York et ensuite à la Golden Gate Exhibition de San Francisco. Dans ces univers où l’architecture et la décoration se confondent, les arts dialoguent. Rose Adler est dans son élément, elle exprime sa polyvalence naturelle. Tandis qu’arrivent les premiers achats officiels portant sur ses reliures, ses cadres sont de plus en plus appréciés. La revue américaine The Studio, spécialisée dans les arts décoratifs, leur consacre un article en novembre 1933. Jeanne Bucher les expose en 1936 sur des toiles de Max Ernst. René Gimpel en fait orner des tableaux qu’il envoie en Amérique.

La seconde guerre mondiale vient tout bouleverser. Alertée dès l’aube du 10 juin 1940 par son amie la photographe américaine Thérèse Bonney de l’imminente occupation de Paris, Rose Adler peut fuir en compagnie de sa famille. Réfugiée à Brive en Corrèze, elle est contrainte de mettre toutes ses activités professionnelles en sommeil. Elle dessine et correspond, malgré la censure, avec les camarades, pourvoyeuse de colis de nourriture ou de vêtements tricotés par ses soins.
En 1945, elle a quitté la rue Cardinet dans le 17ème arrondissement, où elle est née et a vécu jusqu’en 1939, pour habiter dorénavant quai Bourbon dans le 4ème arrondissement, où elle installe son nouvel atelier. Sa situation financière est plus difficile. Certaines collaborations sont terminées, de nombreux amis, contraints de quitter la France, ne reviennent pas, comme les Chareau et William Hayter.
Alors qu’elle avait toujours désiré exercer son métier en indépendante, refusant même de s’associer avec la veuve de Pierre Legrain à la mort de celui-ci, la nécessité de retrouver une clientèle et des moyens d’exposition après plusieurs années d’interruption la conduit à s’associer à ses autres collègues relieurs. Est ainsi créée, en 1947, la Société de la Reliure Originale, destinée à donner une nouvelle impulsion et surtout, grâce à des expositions, notamment à la Bibliothèque Nationale, une nouvelle visibilité à ses membres.
Elle retrouve avec un enthousiasme certain ses compagnons de l’UAM à l’exposition Formes Utiles, en 1950, au sein de laquelle elle est responsable de la section Livres. C’est en leur compagnie, qu’elle fête conjointement avec Albert Gleizes, leur remise de la Légion d’Honneur, en 1951, au Club Mallet-Stevens. Elle a finalement accepté cette année-là, cette décoration pour laquelle René Kieffer l’avait déjà proposée en 1937.

A partir de 1949, elle entame une correspondance qui débouche sur une solide amitié avec Pierre-André Benoit, dit PAB, jeune éditeur d’Alès qu’elle a rencontré par l’intermédiaire de Léopold Survage. Avec la complicité de PAB, qui lui offre des minuscules à relier, ces livres miniatures qu’elle traite comme des jouets-objets d’art, Rose Adler renouvelle son art. C’est aussi grâce à PAB qu’elle fait la connaissance du poète René Char et du libraire Jean Hugues. Les commandes nombreuses et régulières de ce dernier lui apportent un soutien financier.
A l’été 1950, Rose Adler conçoit ses premiers tableaux de coquillages. Jusqu’à la fin de sa vie elle passera tous ses étés à Vaux-sur-Mer, chez la sœur de son très grand ami le sculpteur Maurice Garnier, décédé en 1945. Dans la quiétude estivale du Logis de Vaux, elle renoue alors avec son ancienne passion pour les coquillages, qui lui inspirent ses curieux petits tableaux et un manifeste artistique, Propos, publié avec PAB sous la forme de petits « livres-aquariums ». Ils constituent l’une des attractions de son exposition Nacres de la Mer, qu’elle présente avec un certain succès, en 1954 à la galerie Jean Loize.
Handicapée par une surdité grandissante, Rose Adler déplore de ne pouvoir suivre autant qu’elle le voudrait l’actualité des expositions, vernissages et rencontres artistiques dont elle était si assidue dans les années trente. Tous les ans, elle participe pourtant à de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Elle participe deux fois à la Triennale de Milan, qui lui décerne un diplôme d’honneur en 1954 et la médaille d’argent en 1957.
Elle décède le 15 mars 1959, alors qu’elle préparait l’organisation de ses vitrines pour l’exposition de la Société de la Reliure Originale à la Bibliothèque Nationale. Celle-ci lui rend alors un hommage posthume.

Guillaume Apollinaire Calligrammes : poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916), Paris, Mercure de France, 1918.  - Une gravure originale de Picasso et un dessin original de René Jaudon. Relié en 1925. Cette reliure de veau ivoire mosaïquée de maroquin beige et veau noir est considérée comme le manifeste de Rose Adler à plusieurs titres : d'abord parce qu'elle est abstraite et inspirée de l'Art déco, ensuite parce qu'elle y utilise des filets de palladium et plus seulement d'or, et enfin parce qu'elle invente et fait fabriquer une typographie pour le titre de plat. Seize maquettes ont été nécessaires pour aboutir à cette reliure.
Guillaume Apollinaire Calligrammes : poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916), Paris, Mercure de France, 1918.
Une gravure originale de Picasso et un dessin original de René Jaudon.
Relié en 1925.
Cette reliure de veau ivoire mosaïquée de maroquin beige et veau noir est considérée comme le manifeste de Rose Adler à plusieurs titres : d’abord parce qu’elle est abstraite et inspirée de l’Art déco, ensuite parce qu’elle y utilise des filets de palladium et plus seulement d’or, et enfin parce qu’elle invente et fait fabriquer une typographie pour le titre de plat. Seize maquettes ont été nécessaires pour aboutir à cette reliure.
Paul Morand, Poèmes (1914-1924), Paris, Au Sans Pareil, 1924, sur Japon ancien, relié en 1928 (BLJD, F-VIII-25)
Paul Morand, Poèmes (1914-1924), Paris, Au Sans Pareil, 1924, sur Japon ancien, relié en 1928 (BLJD, F-VIII-25)

Notes

[1Rose Adler, notice biographique autographe, Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, archives Rose Adler.

[2Rose Adler, Journal, inédit, 15 mai 1930

Jacques Doucet vers 1913

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