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Le manuscrit Doucet du Glossaire de Michel Leiris, par Catherine Maubon et Louis Yvert

Page publiée le 19 avril 2012, mise à jour le 1er mars 2014

La Bibliothèque Doucet ayant acquis en juin 2011 un manuscrit de Glossaire j’y serre mes gloses de Michel Leiris, qui est venu enrichir le fonds légué par l’écrivain à la bibliothèque, nous avons demandé à Catherine Maubon, professeur à l’université de Sienne, spécialiste de l’œuvre de Leiris et à Louis Yvert, inspecteur général honoraire des bibliothèques, auteur de la Bibliographie des écrits de Michel Leiris, ( Jean Michel Place, 1996), de présenter ce précieux document.

Le manuscrit Doucet du Glossaire de Michel Leiris

Glossaire j’y serre mes gloses a été publié en 1939 par les Éditions de la Galerie Simon, galerie dirigée par Daniel-Henry Kahnweiler qui prendra le nom de Galerie Louise Leiris en 1941 [1]. C’est un petit livre de 17,5 sur 12,5 cm et de 59 pages dont 8 de titre et de dédicace, illustré de 16 lithographies d’André Masson hors texte ou dans le texte, comportant 10 calligrammes de Leiris en pleine page et tiré à 110 exemplaires.

Ainsi, le livre n’a que 32 pages de « texte » : une liste alphabétique de jeux de mots poétiques « en forme de définitions de dictionnaire (un mot-appel suivi de ce que suggèrent, par-delà son sens admis, les éléments sonores ou parfois visuels dont il se compose et qui le relient à d’autres mots) », selon la définition que Leiris en a donné dans Langage tangage [2]. Le nombre de ces mots-appels est de 835.

En 1925 et 1926, Leiris en avait publié 203 dans trois livraisons de La Révolution surréaliste : 75 (dans le n° 3 du 15 avril 1925), 61 (dans le n° 4 du 15 juillet 1925) et 67 (dans le n° 6 du 1er mars 1926). La première livraison était accompagnée du texte « Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes... » (non repris dans le livre de 1939 mais dans le recueil Brisées sous le titre « Glossaire : j’y serre mes gloses, 1925 [3] ») suivi de quelques lignes virulentes d’Antonin Artaud contre le « dictionnaire où tels cuistres des environs de la Seine canalisent leurs rétrécissements spirituels » elles aussi reprises dans Brisées [4]. Leiris avait également publié deux calligrammes dans la revue [5].

Après 1939, il publiera plus de 700 autres jeux de mots (nouveaux ou anciens remaniés) : 28 en 1973 sous le titre « Suite inédite à Glossaire : j’y serre mes gloses » dans le Michel Leiris de Pierre Chappuis [6], 516 en 1985 sous le titre « Souple mantique et simples tics de glotte en supplément » (première partie de Langage tangage) et 161 en 1986, sous le titre « Glanes », dans la revue Études rurales [7] (sans compter les 12 figurant dans son journal et publiés après sa mort).

Soit sept publications qui appartiennent de plein droit à l’unique work in progress que constitue l’ensemble des gloses leirisiennes forgées durant quelque soixante ans. Mais on ne s’intéressera ici qu’aux quatre publications antérieures à l’édition du livre et portant le titre Glossaire j’y serre mes gloses. Quatre publications, donc quatre manuscrits. En 2011, on savait que trois d’entre eux étaient conservés :

  • les deux manuscrits correspondant aux première et deuxième séries de La Révolution surréaliste (respectivement 5 et 4 pages) qui provenaient du legs Leiris et étaient conservés à la Bibliothèque Doucet où l’on pouvait les consulter ;
  • le manuscrit qui avait servi à l’édition du livre par la Galerie Simon et se trouvait dans les archives de la Galerie Louise Leiris.

Mais ce dernier (qu’on appellera désormais « manuscrit Simon ») n’était pas consultable. Les chercheurs qui souhaitaient l’étudier, après la mort de Leiris en 1990 et jusqu’à aujourd’hui, recevaient de la galerie une réponse négative à leur demande ou restaient sans réponse. Et très récemment, la galerie fit savoir à l’un d’entre eux que ses archives avaient été pillées lors de travaux effectués à la fin des années 80 et que le manuscrit n’était plus « localisé ». Cependant, deux pages en avaient été reproduites en 1984 dans Daniel-Henry Kahnweiler, marchand, éditeur, écrivain [8] : le calligramme Nombre d’ambre et la page 9 du dictionnaire (17 mots-appels, de cheminée à clergé  [9] (page reproduite ci‑dessous).

C’est alors qu’apparut un quatrième manuscrit également titré Glossaire j’y serre mes gloses (sans les deux points) mis en vente aux enchères publiques le 24 juin 2011 à Paris. Renseignements pris, on sut qu’il était vendu par les héritiers de Jean et Marguerite Adrian, des amis de Leiris. Il était ainsi décrit dans le catalogue de vente (extraits) :

  • Manuscrit autographe signé, Glossaire j’y serre mes gloses, [1939 ?] ; [3]-40-IX pages in-4 sous chemise autographe.
  • Estimé 15 000 / 20 000 €.
  • Manuscrit complet de ce célèbre glossaire de jeux de mots poétiques, commencé en 1925 et publié en août 1939.
  • Le manuscrit a été soigneusement écrit à l’encre noire au recto de feuillets de papier réglé, mais a été ensuite surchargé d’additions et de corrections avec des ratures soigneusement biffées, avec des indications typographiques portées au crayon pour l’usage de « caractères gothiques allemands » pour certains mots, et pour la composition du feuillet de citations liminaires.

Après la page de titre, Leiris a rassemblé 9 citations ou jeux de mots à « composer en un petit bloc carré » : Jean-Pierre Brisset, Robert Desnos, Marcel Duchamp, Victor Hugo, Max Jacob, Stéphane Mallarmé, Raymond Roussel, Erik Satie, Maurice Scève ; le premier feuillet a été corrigé (Leiris a biffé et remplacé les citations de Max Jacob et de Mallarmé), et remis au net sur un second feuillet ; il a également biffé la dédicace : « Hommage à Rrose Sélavy ».

  • À la suite du Glossaire, figurent neuf calligrammes, dont sept originaux (deux sont en typographie) : Arbre de stuc, L’écartelé, Le roc dans l’urne dans le cercle vicieux dans le mur raviné dans la double ÉCHELLE, L’escalier d’Archimède, La fronde (impr.), La Hache, Nombre d’ambre, L’oiseau sans cimier, Le sceptre miroitant (impr.).

Ce manuscrit a été acheté 24 000 € par la Bibliothèque Doucet avec le concours de Doucet littérature. On l’appellera désormais « manuscrit Doucet ».

Un examen rapide avant achat permettait de préciser quelques points :

La page de titre et la chemise portaient toutes les deux l’adresse « 2 rue Eugène-Poubelle, Paris (XVIe) » où Leiris habita de mars 1934 à septembre 1940, adresse qui, dans les deux cas, remplaçait une adresse antérieure soigneusement biffée et difficilement déchiffrable. Cependant, la longueur différente des biffures permettait d’avancer que l’adresse biffée de la chemise était « 12 rue de la Mairie (Boulogne-sur-Seine) », adresse des Kahnweiler chez qui Leiris vécut après son mariage en février 1926 jusqu’en 1930 et que l’adresse biffée de la page de titre était « 12 rue Wilhem (Paris, XVIe) » où il demeura de 1930 à 1934. On pouvait ainsi avancer que le manuscrit avait été commencé entre 1926 et 1930 (et terminé avant août 1939, date de l’édition du livre) et que la chemise avait été ajoutée entre 1930 et 1934.

Le catalogue de vente annonçait qu’il s’agissait du « manuscrit complet » du Glossaire. Or, il ne contenait que neuf des dix calligrammes du livre.

Quant aux gloses, le catalogue ne mentionnait pas leur nombre et indiquait seulement que le nombre de leurs pages était de 40 [10]. Mais on pouvait constater que les 17 mots-appels de cheminée à clergé de la page 6 du manuscrit se trouvaient (avec cinq autres) à la page 9 du manuscrit Simon reproduit dans Daniel-Henry Kahnweiler, marchand, éditeur, écrivain et en conclure que le manuscrit Simon devait avoir une soixantaine de pages, moitié plus que le manuscrit Doucet. Cependant, il apparaissait que les 17 mots-appels avaient les mêmes gloses dans les deux manuscrits et dans le livre.

On pouvait ainsi supposer que les deux manuscrits étaient différents matériellement (nombre de pages et nombre de mots-appels par page). Mais cette comparaison étant limitée à 17 des 835 mots-appels du livre), il n’était pas possible d’affirmer qu’ils étaient qualitativement différents (quant au nombre de mots et à leurs gloses). Faute de pouvoir comparer le manuscrit Doucet au manuscrit Simon, il fallait donc le comparer au livre même, mot à mot et glose à glose, examen long et minutieux qui n’a pu être fait qu’après son acquisition.

Le manuscrit Doucet

Ses 52 pages de papier beige réglé sont ainsi réparties : 3 pages non numérotées (les citations et la page de titre), 40 pages numérotées de 1 à 40 (les mots-appels et leurs gloses) et 9 pages numérotées de I à IX (les calligrammes).

Le papier est identique à celui utilisé pour les livraisons surréalistes (1925-1926) et pour le manuscrit Simon (1939).

Les neuf citations de Jean-Pierre Brisset, Desnos, Duchamp, Victor Hugo, Max Jacob, Mallarmé, Roussel, Erik Satie et Maurice Scève figurant dans les deux pages initiales du manuscrit (la seconde étant la mise au propre de la première) avec l’indication « à composer en bloc carrés » ne sont plus dans le livre. Mais, quelque vingt ans plus tard, Leiris citera sept de ces auteurs, augmentés de Louis Perceau, de Queneau et d’Archet (anagramme de Antoine-Joseph Hécart, un ouvrier maçon auteur en 1897 d’Anagramméana, poème en huit chants) et les titres de leurs œuvres dans la bibliographie intitulée « Décaméron recommandé, perles élues par le parleur » placée à la fin de Bagatelles végétales [11].

La dédicace « Hommage à Rrose Sélavy » (Marcel Duchamp ou Robert Desnos), biffée à la première page non numérotée et non reprise à la seconde, est remplacée dans le livre par la dédicace « À Robert Desnos ».

Les neuf calligrammes des pages I-IX ont tous été repris (mais dans un ordre légèrement différent) dans le livre qui en contient un dixième : Le plongeoir de Narcisse.

Concernant les jeux de mots des 40 pages centrales, on en compte 807 dans le manuscrit, alors que le livre en contient 835, soit 28 de plus. Une première liste de 543 mots-appels a été établie par Leiris avec un double interligne prévoyant en toute évidence d’éventuelles insertions ultérieures. Ce premier jet contient 196 des 203 jeux de mots de La Révolution surréaliste (136 non modifiés et 60 modifiés). Les mots-appels académie , amour et archevêque ayant été ajoutés successivement, les jeux de mots de La Révolution surréaliste ont donc tous été repris à quatre exceptions près : colonel  (ô le con !), curé  — cul récuré, France  — foutre rance, jeux de mots probablement jugés peu poétiques par Leiris, et flamme , ayant deux définitions différentes fondues en une seule. À ces 543 jeux de mots ont été ajoutés par la suite, entre les lignes ou dans les marges, 264 autres jeux de mots portant le total à 807.

Les ajouts, biffures et ratures des 40 pages du dictionnaire appellent les commentaires suivants :

AJOUTS. Alors que les 28 mots-appels ajoutés dans le livre sont concentrés en grande partie dans les quatre dernières lettres de l’alphabet ( walkyries , waterproof, xénophobie , xérès , xatagan , yole , zébrures , zibeline , zizanie , zoologie et zoroastre ) qui ont ainsi trouvé une assise plus stable, les 264 mots-appels ajoutés à la liste initiale du manuscrit Doucet sont irrégulièrement répartis le long des pages et à l’intérieur des sections que les lettres de l’alphabet ménagent à l’intérieur du texte.

Lorsque l’interligne a déjà été utilisé, ils sont insérés au moyen d’un système de renvois souvent complexe, Leiris étant attentif à assurer la reconstruction a posteriori de l’ordre alphabétique. Cela au risque d’une surcharge ou même d’une saturation du support qui arrive parfois à la limite de la lisibilité, comme c’est le cas par exemple p. 30, du mot psychose ajouté en caractères minuscules dans l’espace minimal laissé par psychanalyse précédemment inséré dans l’interligne. Même si l’utilisation de pages volantes aurait pu lui permettre d’insérer des feuillets bis, Leiris ne l’a fait en aucune occasion.

De ces ajouts, on pourrait dire qu’ils se font le plus souvent par association phonétique : cerveau appelant cerf-volant  ; elfe appelant éléphant  — elfe enflé ; amen , ajouté après la rature amenuiser  — mener à l’âme, aiguiser, affirmer, jusqu’à l’inanimé. Certains semblent manifester un intérêt spécifique de l’écrivain localisable dans le temps. Ainsi l’ensemble Cléopâtre , Holopherne , Judith , Lucrèce , Salomé pourrait être rattaché à la rédaction, en décembre 1930, de la confession érotique « Lucrèce, Judith et Holopherne », noyau germinal de L’Âge d’homme [12]. De même corrida , matador , sacrifice , taureau , tauromachie , torero pourraient avoir été introduits au moment où, en 1935, sont amorcées les réflexions qui feront de la tauromachie le modèle et la métaphore de toute forme de création. On peut sans doute aussi situer l’ajout de Jumièges (le seul nom de lieu avec Waterloo présent dans toute la liste) en 1937, au moment où sont rassemblés ses récits de rêves publiés dans Trajectoire du rêve [13] : Leiris a pu alors avoir relu le rêve des 21-22 janvier 1925 dont la deuxième partie se déroule dans les « ruines de l’abbaye de Jumièges » [14]. Quant à sacré , il renverrait aux fébriles activités du Collège de Sociologie (1937-1939). Enfin, calligramme  — cage et gril des mots en flamme semble tomber à point pour illustrer les neuf calligrammes qui étayent le texte.

Que dire de catholicisme , épaules , jeu , mue , nombril , paupières , sépulcre , silence  qui ont deux gloses totalement différentes dans La Révolution surréaliste et dans Doucet. Biffures ? Ratures ? Ajouts ? Probablement oui et non à la fois s’il est vrai que Leiris ne pouvait raturer ce qui était publié mais n’entendait pas pour autant biffer des mots dont il entendait au contraire dévoiler de nouvelles « ramifications secrètes » : Mue  — aime : hu ! hô ! nu et muet, être mû.

Ce ne sont là que des hypothèses. Reste le fait que, ajoutée ou pas, chacune des entrées du Glossaire explore, dans la direction qui lui est propre, cette géographie secrète dont Leiris a donné, dès 1925, une définition qu’il n’a pas reniée, même quand il s’est éloigné du contexte surréaliste où elle avait vu le jour : « En disséquant les mots que nous aimons, sans nous soucier de suivre ni l’étymologie, ni la signification admise, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et les ramifications secrètes qui se propagent à travers tout le langage, canalisés par les associations de sons, de formes et d’idées [15] ».

BIFFURES. Leiris ne supprimant que « de mauvais gré » ce dont « l’unique remède est d’amputer [16] », on ne s’étonnera pas de voir reproduit dans l’édition de 1939 l’ensemble du manuscrit Doucet, à deux seules exceptions : tige  — gîte et water‑closet  — double vais hâter œufs : air c’est. Et l’eau est sautée, probablement dues à la faible teneur poétique de la première et à la hasardeuse épellation lexicalisée de la seconde.

RATURES. Moins évident dans un manuscrit poétique apparaît, par contre, le nombre consistant de ratures qui, en surcharge ou à la suite, succèdent aux nombreux segments biffés avec une application qui les rend pour la plupart illisibles. Contrairement à ce que l’on pouvait, à tort ou à raison, présumer, le travail de la glose poétique apparaît en effet de même nature – dans les proportions qui sont les siennes – que celui du texte autobiographique. On y trouve le même acharnement à atteindre la juste formulation tant que celle-ci n’a pas été trouvée, qu’il s’agisse de simples ajouts ou déplacements de signes de ponctuation, de changement de caractères, d’inversion de fragments d’énoncés ou d’addition de nouveaux segments à l’intérieur ou à la suite d’énoncés raturés : merveilleux  — vers mielleux (il met la mer en veilleuse) ou même de reprise de ratures biffées : jouissance  — issue, jusqu’où se hissent mes sens en joue ? jusqu’où (en jouant) se hissent mes sens ? jusqu’où (en jouant) se hissent mes sens ?

À partir de la comparaison du seul échantillon qui soit malheureusement resté à notre disposition, une remarque s’impose qui permet de confirmer notre connaissance du travail des manuscrits de Leiris, le poète se comportant ici comme l’autobiographe, l’un et l’autre n’hésitant pas à retranscrire dans la version précédente les modifications (ajouts, ratures) de la version successive. À cet égard, on notera l’application avec laquelle a été reproduite la rature de cime . Il est pour ainsi dire certain que Leiris a d’abord recopié la glose du manuscrit Doucet (p. 6) dans le manuscrit Simon (p. 9) ; qu’il l’a ensuite raturée pour lui substituer une solution plus satisfaisante ; qu’il a enfin reproduit rature et ajout dans le manuscrit Doucet.

Page 9 du manuscrit Simon

Page 9 du manuscrit Simon

Page 6 du manuscrit Doucet

Page 6 du manuscrit Doucet

Le manuscrit Doucet a probablement été commencé entre 1926 et 1928 en vue d’une édition rapide, annoncée par Kahnweiler en 1929 mais très probablement repoussée en raison de la crise financière de 1929 qui affecta notamment les galeries d’art jusqu’en 1936 : « sept années de vaches maigres », dira Kahnweiler, « on ne vendait plus rien [et Louise Leiris et moi] étions seuls pendant des journées entières ; on ne voyait personne [17] ». Quant à l’édition de livres, le rythme a dû en être très sensiblement ralenti durant une décennie : sur les 24 livres édités de 1920 à 1938, 22 l’ont été au cours des années 1920-1928 et deux seulement au cours des années 1929-1938 : Entwurf einer Landschaft de Carl Einstein (1930) et L’Anus solaire de Georges Bataille (1931). Aucun livre entre 1931 et 1939 [18].

L’édition ayant été ajournée, Leiris continua d’enrichir la partie dictionnaire du manuscrit durant dix ans, ce qui en fait un « manuscrit évolutif » dont la remise en jeu a été interrompue au moment où, en 1939, a été établi le manuscrit définitif avant impression. Quant aux calligrammes, il en avait réalisé neuf durant sa période surréaliste (1925-1927) [19] qu’il a inclus dans le manuscrit Doucet et recopiés dans le manuscrit Simon, où il ajouta Le plongeoir de Narcisse (composé des noms MICHEL et LEIRIS), probablement lors de la rédaction de l’autobiographie L’Âge d’homme (1930-1935). Le manuscrit Doucet n’est donc pas le « manuscrit complet » du Glossaire comme il est indiqué par erreur – certainement involontaire – dans le catalogue de vente. Mais il en est proche par le nombre de mots, par les gloses et par les calligrammes. Et d’autant plus précieux que le manuscrit Simon a disparu.

Tout porte à croire que le manuscrit Simon, dont on ne saurait trop déplorer la disparition de la Galerie Louise Leiris, est la mise au net du manuscrit Doucet, recopié en une seule série alphabétique augmentée de 28 nouvelles gloses (pour atteindre les 835 de l’édition) et d’un dixième calligramme.

Il est par contre impossible de préciser quand Leiris donna (ou vendit) à Jean et Marguerite Adrian (ou à l’un des deux époux) le manuscrit Doucet resté en sa possession.

Les Adrian

Marguerite Adrian est la dédicataire du poème Larchant, poème de 14 vers publié par Leiris dans Les Temps modernes de février 1948 (le quatrième de la série « D’enfer à ce sans nul échange » datée 1939-1947 et reprise dans Haut mal suivi de Autres lancers, Gallimard, « Poésie », 1969, p. 207-216). Un premier état de ce poème était proposé à la vente en même temps que le manuscrit Doucet (lot n° 67) : « Michel Leiris. Poème autographe signé “Michel”, Hiver brûlant ; 1 page in‑4. Beau poème de 15 vers […]. Il porte dans le coin inférieur droit cet envoi : “Pour Guitte / Michel” ». Il n’a pas été acheté par Doucet. Jean Adrian était un « homme d’affaires, collectionneur et ami de Kahnweiler » (Aliette Armel, Michel Leiris, Fayard, 1997, p. 604) et lui et son épouse étaient des amis de Michel et Louise Leiris. Dans son Journal, Leiris relate que durant les combats pour la libération de Paris, le 25 août 1944, il « téléphone aux Adrian (amateurs de [Eugène de] Kermadec qui habitent boulevard Saint-Michel, face à l’École des Mines et aux serres du Luxembourg) » (Journal 1922-1989, éd. Jean Jamin, Gallimard, 1992, p. 412). Il évoque aussi Jean Adrian le 17 janvier 1948 (p. 451) et il relate dans Fibrilles un dîner avec lui le 10 novembre 1948 à New York, où il fait une escale de quelques heures de retour des Antilles (La Règle du jeu, Gallimard, « Pléiade », p. 526). Enfin, Leiris assiste en septembre 1964 à Venise aux répétitions de La Tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire en compagnie des Adrian [20]. Deux cartes postales de Jean Adrian à Leiris sont conservées à Doucet.

Notes

[1] Kahnweiler fut non seulement l’un des plus grands marchands d’art du XXe siècle mais aussi l’un de ses plus grands éditeurs de livres illustrés. Outre le Glossaire, il a publié trois livres de Leiris : Simulacre (illustré par André Masson, Galerie Simon, 1925), Toro (également illustré par Masson, Galerie Louise Leiris, 1951) et balzacs en bas de casse et picassos sans majuscule (illustré par Picasso, Galerie Louise Leiris, 1957).

[2] Michel Leiris, Langage tangage ou Ce que les mots me disent, Gallimard, 1985, prière d’insérer p. 4 de couverture.

[3] « Glossaire : j’y serre mes gloses, 1925 », in Michel Leiris, Brisées [Mercure de France, 1966], Gallimard, « Folio Essais », 1992, p. 11-12.

[4] Ibid., p. 326.

[5] « Le sceptre miroitant » et « La fronde », La Révolution surréaliste, 1ère année, n° 5, 15 octobre 1925, p. 7.

[6] Pierre Chappuis, Michel Leiris, Pierre Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1973, p. 182-183.

[7] Études rurales, n° 97-98, janvier-juin 1985, p. 25-32 (publié en mars 1986).

[8] Daniel-Henry Kahnweiler, marchand, éditeur, écrivain (publié à l’occasion de l’exposition de la Donation Louise et Michel Leiris, collection Kahnweiler-Leiris au Musée national d’Art moderne de novembre 1984 à janvier 1985), p. 152 et 190.

[9] Afin de bien distinguer les mots-appels et les gloses de Leiris des commentaires faits dans le présent article, les mots-appels y sont en italique gras (sauf les mots en langue étrangère qui sont en romain gras) et les gloses en italique maigre, alors que dans le livre les premiers sont en romain gras (ou en italique gras pour les mots étrangers) et les secondes en romain maigre. Dans le manuscrit, les mots-appels sont soulignés. Dans tous les cas, l’initiale des mots-appels est en minuscule pour les noms communs et en majuscule pour les noms propres.

[10] Dans tout cet article, on a employé le terme « page » plutôt que « feuille » ou « feuillet », étant entendu que toutes les feuilles du manuscrit sont recto seul.

[11] Michel Leiris, Bagatelles végétales, Jean Aubier, 1956, repris dans Mots sans mémoire [1969], Gallimard, « L’Imaginaire », 1998, p. 132.

[12] Partiellement publié par Catherine Maubon dans « L’Âge d’homme » de Michel Leiris, Gallimard, « Foliothèque », 1997, p. 170-175.

[13] Trajectoire du rêve, documents recueillis par André Breton, G.L.M., 1938 (également publié comme n° 7 des Cahiers G.L.M).

[14] Rêve d’abord publié dans La Révolution surréaliste, n° 5, octobre 1925. On le trouve désormais dans le recueil de Leiris Nuits sans nuit et quelques jours sans jour, Gallimard [1961], « L’Imaginaire », 2002, p. 39-40.

[15] « Glossaire : j’y serre mes gloses, 1925 », op. cit.

[16] La Règle du jeu, III, Frêle bruit, Gallimard, « Pléiade », 2003, p. 801.

[17] Daniel-Henry Kahnweiler, Mes galeries et mes peintres, entretiens avec Francis Crémieux [1961], Gallimard, « L’Imaginaire », 1998, p. 143‑145.

[18] Catalogue de l’exposition 50 ans d’édition de D.-H. Kahnweiler, Galerie Louise Leiris, 13 novembre - 19 décembre 1959.

[19] Dont les deux publiés en 1925 (voir note 5).

[20] Aliette Armel, Michel Leiris, Fayard, 1997, p. 601, n. 100.

Stéphane Mallarmé, Eventail de Madame Mallarmé

(photo J.-L Charmet)

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