Accueil du siteJacques DoucetAndré Breton, Lettres à Jacques Doucet, 1920-1926, présentées et éditées par Étienne-Alain Hubert, Gallimard, 2016.

André Breton, Lettres à Jacques Doucet, 1920-1926, présentées et éditées par Étienne-Alain Hubert, Gallimard, 2016.

Page publiée le 14 décembre 2016, mise à jour le 30 décembre 2016

À partir de l’année 2016, cinquante ans après la mort d’André Breton, sa correspondance va progressivement devenir accessible au public – à raison de deux volumes par an, selon les prévisions éditoriales. En juin dernier paraissaient les Lettres à Simone Kahn, 1920-1960, présentées et éditées par Jean-Michel Goutier. Elles révèlent pour les années 1920-1928 un Breton intime, trouvant en Simone une confidente attentive. Lorsque la jeune femme n’est pas rue Fontaine, le poète lui écrit presque chaque jour. Ces lettres ont été conservées par Simone et transmises pour l’édition par sa fille Sylvie Sator. Quant aux lettres de Simone, qui permettraient de saisir une correspondance, elles n’ont pas été retrouvées rue Fontaine. La deuxième publication vient de paraître en novembre, ce sont les Lettres à Jacques Doucet, 1920-1926, présentées et éditées par Étienne-Alain Hubert. Ces lettres font partie de la collection de Jacques Doucet. André Breton semble n’avoir pas conservé les lettres que le mécène lui a adressées. Étienne-Alain Hubert nous présente ici son édition.

André Breton. Lettres à Jacques Doucet (1920-1926), présentées et éditées par Étienne-Alain Hubert, Gallimard, 2016, 272 p.

Grand couturier, collectionneur inlassable, sachant s’ouvrir aux plus audacieux jaillissements du contemporain, Jacques Doucet (1853-1929) a eu l’intuition pionnière qu’il convenait de recueillir « toutes les traces de l’aventure créatrice des écrivains modernes, pourvu qu’ils répondent à des critères de qualité », selon l’expression de François Chapon, directeur honoraire de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, dont les publications sont insurpassables pour la connaissance de l’homme, de son rôle novateur et de ses collections successives. En 1913, Doucet inaugure avec André Suarès le système d’échanges qu’il va poursuivre avec des personnalités comme Max Jacob, Pierre Reverdy, Louis Aragon, Robert Desnos et d’autres, lesquels bénéficieront de son mécénat clairvoyant. Moyennant un appui matériel, l’auteur lui adresse périodiquement des lettres portant sur le mouvement littéraire — et éventuellement artistique — en vue d’enrichir un fonds pour les historiens futurs. Bibliophile depuis longtemps, conseillé par André Suarès, Doucet conçoit l’idée de constituer une bibliothèque de livres et de manuscrits modernes — la future Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, léguée à sa mort à l’Université de Paris. À la fin de 1920, il engage en tant que secrétaire-bibliothécaire un jeune homme que lui a recommandé une de ses amies : André Breton.

Le terme de correspondance recouvre mal la diversité de ton et même de statut qui préside à ces missives — une centaine — adressées au mécène au long de six années (les lettres de Doucet ont été perdues ou détruites). Longues, les premières lettres respirent le sentiment d’une découverte réciproque et heureuse. Entre le couturier et le jeune homme, si éloignés par l’âge et la position sociale, une confiance mutuelle s’instaure. L’on perçoit un Breton ébloui par une liberté et une indépendance de jugement qu’il ne soupçonne pas chez son aîné. Dans l’esprit du pacte d’échange pratiqué par Doucet dès 1913, elles sont rédigées avec une extrême exigence d’écriture, au point que des passages entiers glissent à l’occasion dans des articles ou dans des essais comme La Confession dédaigneuse. Puis les rapports se compliquent : l’on devine les agacements que, malgré son non-conformisme serein et sa tolérance de fond, Doucet peut éprouver devant son « jeune lion » aux audaces calculées. Du côté de Breton, l’on sent percer l’impatience devant ses obligations contractuelles, comme celle de devoir justifier ses absences. Avec des éclipses, le lien affectif ne cesse jamais complètement de palpiter entre les deux hommes. Ainsi, lors de ses vacances annuelles dans sa famille à Lorient, Breton éprouve combien lui manquent les entretiens que Doucet lui réserve et grâce auxquels il oublie la médiocrité du monde. C’est à Doucet qu’il s’ouvre de l’angoisse mortelle dans laquelle l’a plongé la disparition d’Eluard. Mais en 1924, la relation se lézarde pour s’achever en 1925, terme d’une« série de malentendus acceptables » dont Breton a perçu le risque dès le 1er février 1921.

Ces lettres étaient connues jusqu’ici grâce aux citations fournies par Marguerite Bonnet dans son livre de référence André Breton. Naissance de l’aventure surréaliste et surtout à travers les larges échos donnés par François Chapon dans un long chapitre de son C’était Jacques Doucet. Elles constituent un document capital sur le cheminement intérieur d’André Breton et, plus généralement, sur une maturation en profondeur du surréalisme à laquelle l’agitation de Dada — dont il est pourtant un participant — semble étrangère. L’on y trouvera notamment un programme d’enrichissements pour la bibliothèque de Jacques Doucet, à la rédaction duquel Aragon a été associé et qui fait apparaître les noms et des œuvres qui constellent le firmament du mouvement : c’est en quelque sorte un grand pan du Manifeste du surréalisme de 1924 qui commence à s’écrire dès 1921 dans ce parcours à travers des auteurs et des livres pour chacun desquels Breton trouve des formules éclatantes. L’on y partage la quête de documents sur Rimbaud que Breton mène auprès d’Ernest Delahaye, l’ami de Charleville. C’est probablement dans la lettre du 25 janvier 1921 que l’on découvre le mieux, loin des hypothèses hasardeuses de certains critiques invoquant la conception de l’automatisme chez le psychologue Pierre Janet, le projet, mûri sous l’éclairage de la « psychoanalyse » de Freud, qui a présidé à l’entreprise des Champs magnétiques menée avec Philippe Soupault. Si une histoire de Dada et du surréalisme peut revivre à partir de ces lettres, c’est une genèse qui déroule ses épisodes au profond de l’esprit et dans le secret des œuvres. Nous voici loin du « pittoresque de grand style » — j’emprunte cette perspicace formule à Lionel Follet — qu’Aragon fait étinceler dans le Projet d’histoire littéraire contemporaine rédigé à la même époque et également pour Doucet. Car l’instinct sûr de Doucet et l’ambition formulée par Breton se rejoignent dans leur aspiration commune à capter « l’esprit du temps ».

Embauché comme secrétaire et conseiller littéraire, Breton va bientôt guider les achats de Jacques Doucet dans le domaine artistique le plus actuel. Aucune audace n’effraie le mécène qui acquiert des réalisations de Marcel Duchamp dont l’élaboration complexe et les intentions peu saisissables avaient de quoi dérouter. Les noms de Matisse, de Derain, du presque inconnu Max Ernst reviennent dans la correspondance., ainsi que celui de Picabia qui, parfois pour l’agacement de Breton, va occuper une place d’élection dans les goûts et dans les amitiés de Doucet. Les pages les plus graves, les plus vibrantes sont celles qui sont écrites pour suggérer des acquisitions de tableaux. Lisez la lettre du 12 décembre 1924, par laquelle Breton a convaincu Jacques Doucet d’acheter le grand tableau de Picasso qui le hante : « Il s’agit pour moi d’une image sacrée. » Il s’agit des Demoiselles d’Avignon.

Étienne-Alain Hubert

Quelques phrases extraites de cette correspondance

Puisque vous voulez bien vous intéresser à ma vie, il ne vous déplaira peut-être pas que je trace dans cette première lettre un portrait de moi-même, quitte à me perdre dans les détails ou à trop me simplifier. Je ferai en sorte que vous ne m’en gardiez pas rigueur. En proie à deux des tendances contradictoires, que, répugnant à me servir du vocabulaire psychologique, je m’abstiendrai de définir, il se peut que je ne trouve jamais l’équilibre. (20 décembre 1920, p. 45)

Je me permets, Monsieur, de vous recommander la lecture de « La Psychoanalyse des Névroses et des Psychoses » par Régis et Hesnard où se trouve l’exposé de cette théorie. Aucune des œuvres du savant autrichien [Freud] n’a encore été traduite en français. Il n’a guère paru dans les journaux médicaux que des articles fragmentaires de ses élèves Jung et Maeder, médecins-chefs de l’asile d’aliéné de Zurich, assez intéressants d’ailleurs au point de vue des applications littéraires. Ces applications, Freud, Jung, Maeder les ont surtout cherchées dans les œuvres consacrées par l’admiration des siècles. Shakespeare et Goethe ont été les plus souvent interrogés : le « motif de la cassette » chez le premier, la chanson de Marguerite ont donné lieu à de brillantes interprétations. Ces cas sont malheureusement impurs […]. En écrivant « Les Champs magnétiques », Soupault et moi, nous avons cru faire faire à la question un pas décisif. Pour la première fois, je pense, des écrivains ont renoncé à juger leur œuvre au point de ne pas se donner le temps de reconnaître ce qu’ils créaient. Le livre a été écrit en six jours. On nous a beaucoup reproché d’avoir fourni le minerai brut, sans se douter que notre intention était bien de rendre le métal (que l’art a pour objet de purifier indéfiniment) à son état primitif, de nous borner au travail d’extraction. (15 janvier 1921, p. 66-67)

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L’esprit de révolte, voilà ce qui, chez tous les auteurs dont nous venons de citer les noms, fait le prix que nous attachons, au-delà de ce qu’ils représentent, à ces noms mêmes. C’est dire que le dix-neuvième siècle nous offrirait encore de nombreux livres pour votre bibliothèque si le romantisme ne nous apparaissait comme une aventure courue, laquelle ne nous intéresse plus que là où elle atteint un paroxysme, là où nous touchons à une faillite singulière, l’homologue des banqueroutes récentes, d’où nous pouvons tirer une conscience nouvelle de nos moyens. (février 1922, p. 114. En collaboration avec Aragon)

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Si je cherche à savoir ce qui m’attend, comme ces jours où cet intérêt un peu anxieux que vous m’avez longtemps porté vous faisait m’interroger sur mes projets, sur mes désirs, inutile de vous dire que je ne vois rien qui vaille, à beaucoup près, le temps passé auprès de vous. Vous vous faites probablement une idée du tumulte intérieur qui est le mien et qui me laisse, en général, assez désarmé pour l’action. Je pense à chaque instant que rien n’est dit encore pour moi et que le mot sauvé ne saurait m’être appliqué raisonnablement de sitôt. (28 décembre 1924, p. 220)

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